Je venais de passer la journée à errer dans la plaine de Cordoue, cherchant en vain des antiquités romaines. Vers le soir, fatigué, mourant de faim, je me trouvais sur le chemin qui mène de la ville à mon auberge, lorsque je remarquai, assis au bord du ruisseau, un homme d'une trentaine d'années, grand, bien fait, à l'air fier et sauvage. Il portait un chapeau pointu, une veste courte, un pantalon bleu usé aux genoux, et une peau de chèvre jetée sur l'épaule. À ses pieds paissait un cheval. Sa figure, d'abord peu engageante, frappa mon attention. C'était un de ces visages qu'on n'oublie pas, une de ces physionomies qui effrayent d'abord, mais qu'on se plaît à regarder ensuite. Il avait l'œil grand, ouvert, fixe, le nez aquilin, presque droit, les lèvres minces, les dents blanches et serrées, les cheveux noirs et crépus comme la laine d'un mouton. Sa peau, d'un brun foncé, paraissait encore plus brune à côté de la blancheur éclatante de ses dents. C'était un contrebandier, un voleur peut-être ; mais qu'importe ? On ne demande pas son passeport à un personnage romantique, et d'ailleurs, j'étais avec un brave garçon, mon guide, qui répondait de lui.
Je m'approchai, je le saluai, il me répondit froidement, sans se lever. Mon guide lui dit quelques mots en romani, langue que je ne comprenais pas, mais dont le nom m'avait frappé. C'était un bohémien. Pendant qu'il parlait, je l'examinais avec cette curiosité mêlée de respect qu'inspire tout homme qui n'est pas emprisonné dans les liens de la civilisation. Ses yeux surtout avaient une expression étrange, de férocité et de lassitude ; c'était le regard d'un homme chez qui sa profession inspire d'abord de l'orgueil, puis du dégoût, enfin de l'ennui.
