Carmen (extraits)
Je venais de passer la journée à errer dans la plaine de Cordoue, cherchant en vain des antiquités romaines. Vers le soir, fatigué, mourant de faim, je me trouvais sur le chemin qui mène de la ville à mon auberge, lorsque je remarquai, assis au bord du ruisseau, un homme d'une trentaine d'années, grand, bien fait, à l'air fier et sauvage. Il portait un chapeau pointu, une veste courte, un pantalon bleu usé aux genoux, et une peau de chèvre jetée sur l'épaule. À ses pieds paissait un cheval. Sa figure, d'abord peu engageante, frappa mon attention. C'était un de ces visages qu'on n'oublie pas, une de ces physionomies qui effrayent d'abord, mais qu'on se plaît à regarder ensuite. Il avait l'œil grand, ouvert, fixe, le nez aquilin, presque droit, les lèvres minces, les dents blanches et serrées, les cheveux noirs et crépus comme la laine d'un mouton. Sa peau, d'un brun foncé, paraissait encore plus brune à côté de la blancheur éclatante de ses dents. C'était un contrebandier, un voleur peut-être ; mais qu'importe ? On ne demande pas son passeport à un personnage romantique, et d'ailleurs, j'étais avec un brave garçon, mon guide, qui répondait de lui.
Je m'approchai, je le saluai, il me répondit froidement, sans se lever. Mon guide lui dit quelques mots en romani, langue que je ne comprenais pas, mais dont le nom m'avait frappé. C'était un bohémien. Pendant qu'il parlait, je l'examinais avec cette curiosité mêlée de respect qu'inspire tout homme qui n'est pas emprisonné dans les liens de la civilisation. Ses yeux surtout avaient une expression étrange, de férocité et de lassitude ; c'était le regard d'un homme chez qui sa profession inspire d'abord de l'orgueil, puis du dégoût, enfin de l'ennui.
Nous fîmes bientôt connaissance. Il me proposa un cigare, que j'acceptai, et nous causâmes d'abord de chevaux, dont il paraissait fort connaisseur, puis de Carmen. Il prononça ce nom avec une émotion singulière. Je lui demandai s'il la connaissait.
– Si je la connais ! s'écria-t-il. Elle a été ma maîtresse, ou plutôt je fus le sien. Elle s'appelle Carmen la Carmencita ; c'est la plus jolie fille de toute la Navarre. Je l'ai aimée, oui, je l'ai aimée comme un fou. Elle avait des yeux de loup, grands, noirs, avec des paupières longues qui donnaient à son regard quelque chose de sauvage et de doux à la fois. Sa bouche, un peu grande, laissait voir des dents plus blanches que des amandes sans leur peau. Ses cheveux, noirs et luisants comme les ailes d'un corbeau, tombaient en boucles épaisses sur ses épaules. Et puis, une taille ! une taille de guêpe qu'on aurait brisée en la serrant entre ses mains. Avec cela, vive, légère comme une chèvre, dansant, riant toujours... Ah ! Carmen ! Quand elle vous regardait fixement avec ses grands yeux, on était perdu. Tout homme devenait son esclave.
Il se tut un moment, puis reprit d'une voix sourde :
– Je l'ai rencontrée pour la première fois à Séville, sur les bords du Guadalquivir. Elle travaillait alors dans une manufacture de tabac. Un jour, comme je montais la garde à la porte, elle passa près de moi et me frôla de l'épaule en me regardant en face. « Lieutenant, me dit-elle dans son jargon andalou, si tu veux, je te donnerai ton paquet de tabac. » Je rougis comme un imbécile, et balbutiai je ne sais quoi. Elle éclata de rire, montra ses dents blanches, et s'enfuit. Je restai là, stupide, le cœur battant.
Depuis ce jour, je fus perdu. Je pensais à elle sans cesse. Je la cherchais des yeux partout. Un soir, je la vis attablée avec des officiers. Elle me fit un signe de tête, et chanta une chanson dont chaque parole était pour moi un coup de poignard. Quand elle sortit, je la suivis. « Soldat, me dit-elle en se retournant, où vas-tu ? » – « Où tu iras. » – « Tu es bien hardi. Je vais chez Lillas Pastia, un vieux qui me fait danser la romalis. » J'y allai. Elle dansa. Jamais je n'avais rien vu de pareil. Elle tournait, sautait, faisait sonner les castagnettes de ses doigts, se cambrait comme une vipère. Je ne pouvais détacher mes yeux d'elle.
À la fin de la nuit, elle me dit : « Mon brave, demain c'est jour de fête. Veux-tu venir à la fête avec moi ? » Pouvais-je refuser ? Je désertai mon poste, je la suivis. Nous allâmes à une auberge de bohémiens. Là, elle dansa de nouveau, et but, et chanta. Le matin, elle me dit : « José, je t'aime un peu. Mais cela ne peut durer. La vie que je mène n'est pas faite pour toi. Tu es un *lilipendi* (un joli garçon), tu mérites mieux. Va-t'en, retourne à ton régiment. » Et elle me tourna le dos. Je revins au corps, le cœur brisé. J'étais puni, mis aux arrêts. Je supportai tout sans me plaindre, pensant toujours à elle.
Quelques mois après, je la revis. Elle était avec un officier riche. Elle me regarda, et son œil sembla me dire : « Tu vois, je suis faite pour vivre ainsi, dans le luxe, pas avec un pauvre dragon comme toi. » Cette fois, la jalousie me mordit le cœur comme un fer rouge. Je jurai que cet homme mourrait. Et il mourut... par moi. Depuis, Carmen fut à moi, mais à quel prix ! Elle était libre comme l'air, et moi, j'étais son esclave. Elle me disait souvent : « José, je t'aime parce que tu es brave, mais je ne serai jamais soumise à aucun homme. Si tu m'ennuies, adieu. »
Le bohémien s'arrêta, le regard fixé sur le feu qui s'éteignait. Son visage, éclairé par les dernières lueurs, exprimait une tristesse farouche. Il avait tué pour elle, il avait tout quitté pour elle, et il savait qu'un jour elle le quitterait. C'était écrit. Le destin de Carmen était de vivre libre, et le sien de l'aimer jusqu'à la mort.
