Fiche du texte

Le Procès de l'Aube

Victor Stern

[Une clairière à l'aube. L'ATMOSPHÈRE est brumeuse, irréelle. Trois personnages allégoriques sont présents : L'HOMME EN COSTUME, élégant et crispé ; LA RIVIÈRE, figure féminine aux vêtements faits d'étoffes bleues et vertes déchirées ; L'ARBRE, personnage imposant et immobile, à la voix grave. L'Homme tient une mallette.]

L'HOMME : (Consultant sa montre) L'audience est ouverte. Je représente les intérêts du Progrès, de la Nécessité Économique. Le dossier est simple : il s'agit de libérer cette parcelle pour le bien commun. Une route, des logements. La croissance l'exige.

LA RIVIÈRE : (D'une voix qui semble faite de clapotis et de sanglots étouffés) Libérer ? Vous voulez dire tuer. Canaliser mon cours dans des tuyaux de béton, m'empoisonner avec vos rejets. Je suis la mémoire liquide de cette vallée. En moi nagent les souvenirs des saisons.

L'ARBRE : (Sans bouger) Et en moi dorment des siècles. Chaque anneau de mon tronc est une année de soleil capté, de pluie bue, de vents supportés. Je suis un pilier. Sous mes pieds, un monde s'agite, des racines parlent entre elles, échangent des nouvelles du sous-sol. Vous parlez de bien commun, mais votre commun est un club fermé, dont sont exclus le ver de terre et le chardonneret.

L'HOMME : (Agacé) Sentimentalisme ! La nature est une ressource. Elle doit être gérée, optimisée. Vos histoires de mémoire et de racines sont des contes pour enfants. Le monde réel a besoin de concret, de développement.

LA RIVIÈRE : Le concret ? Je suis le concret ! L'eau que vous buvez, l'humidité qui adoucit l'air que vos poumons brûlent. Vous me traitez comme un obstacle, alors que je suis la source. Sans moi, votre usine si nécessaire ne tournera pas un jour.

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