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Le Procès de l'Aube

Victor Stern 10 min de lecture
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[Une clairière à l'aube. L'ATMOSPHÈRE est brumeuse, irréelle. Trois personnages allégoriques sont présents : L'HOMME EN COSTUME, élégant et crispé ; LA RIVIÈRE, figure féminine aux vêtements faits d'étoffes bleues et vertes déchirées ; L'ARBRE, personnage imposant et immobile, à la voix grave. L'Homme tient une mallette.]

L'HOMME : (Consultant sa montre) L'audience est ouverte. Je représente les intérêts du Progrès, de la Nécessité Économique. Le dossier est simple : il s'agit de libérer cette parcelle pour le bien commun. Une route, des logements. La croissance l'exige.

LA RIVIÈRE : (D'une voix qui semble faite de clapotis et de sanglots étouffés) Libérer ? Vous voulez dire tuer. Canaliser mon cours dans des tuyaux de béton, m'empoisonner avec vos rejets. Je suis la mémoire liquide de cette vallée. En moi nagent les souvenirs des saisons.

L'ARBRE : (Sans bouger) Et en moi dorment des siècles. Chaque anneau de mon tronc est une année de soleil capté, de pluie bue, de vents supportés. Je suis un pilier. Sous mes pieds, un monde s'agite, des racines parlent entre elles, échangent des nouvelles du sous-sol. Vous parlez de bien commun, mais votre commun est un club fermé, dont sont exclus le ver de terre et le chardonneret.

L'HOMME : (Agacé) Sentimentalisme ! La nature est une ressource. Elle doit être gérée, optimisée. Vos histoires de mémoire et de racines sont des contes pour enfants. Le monde réel a besoin de concret, de développement.

LA RIVIÈRE : Le concret ? Je suis le concret ! L'eau que vous buvez, l'humidité qui adoucit l'air que vos poumons brûlent. Vous me traitez comme un obstacle, alors que je suis la source. Sans moi, votre usine si nécessaire ne tournera pas un jour.

L'ARBRE : Vous voyez en nous des objets inertes. Nous sommes des sujets. Cette clairière est un parlement dont vous avez oublié la langue. Vous jugez sans comprendre. Le progrès qui ne compte que ce qu'il détruit est une régression déguisée.

L'HOMME : (Se passant la main sur le visage, moins assuré) Les études d'impact... les compensations...

LA RIVIÈRE : (Ricanant, un bruit de cailloux roulés) Compenser un meurtre ? Remplacer une forêt ancienne par des arbustes en pot ? Vous ne créez pas, vous remplacez le vivant par son simulacre. L'aube qui se lève aujourd'hui est témoin. Elle éclaire la dernière fois où nous sommes entiers.

[Un long silence. Le premier rayon de soleil perce la brume, frappant la mallette de l'Homme et les lambeaux de la Rivière.]

L'ARBRE : L'audience n'est pas là où tu crois. Elle se tient dans la conscience de ceux qui viendront après. Ils liront le verdict dans l'air qu'ils respireront, dans l'eau qu'ils ne pourront plus boire. Ton progrès aura alors un autre nom : faillite.

L'HOMME : (Chuchotant, comme à lui-même) Et si la nécessité... était de réapprendre à écouter ?

[La lumière grandit, noyant peu à peu les trois figures.]

Littera