Fiche du texte

Le Horla

Guy de Maupassant

8 mai. — Quelle journée admirable ! J’ai passé toute la matinée étendu sur l’herbe, devant ma maison, sous l’énorme platane qui la couvre, l’abrite et l’ombrage tout entière. J’aime ce pays, et j’aime y vivre parce que j’y ai mes racines, ces profondes et délicates racines, qui attachent un homme à la terre où sont nés et morts ses aïeux, qui l’attachent à ce qu’on pense et à ce qu’on mange, aux usages comme aux nourritures, aux locutions locales, aux intonations des paysans, aux odeurs du sol, des villages et de l’air lui-même.

10 mai. — Je me demande si je suis malade ? Je me sens si bien, et pourtant il me semble qu’il y a quelque chose de changé en moi. Mon appétit est excellent, mon sommeil est bon, mes membres sont alertes, et pourtant je porte en moi une étrange sensation de malaise, une sorte d’inquiétude de l’âme, ou plutôt du cœur, aussi insaisissable, aussi pénible que serait une prémonition obscure de quelque malheur ou de quelque danger. Cette impression douloureuse, venue du dedans, certes, et non du dehors, ce malaise de bonheur, ne s’apaise point. Est-ce la prévision d’une souffrance nerveuse qui couve ?

12 mai. — Depuis quelques jours, je suis vraiment malade. Je me sens envahi par une inexplicable tristesse. Rien ne m’attriste pourtant. La solitude de ma demeure me pèse. Je suis seul, seul, seul. Je sens autour de moi, près de moi, une présence invisible. Elle me hante, elle m’obsède. Je ne la vois pas, mais je la sens. Elle est là, derrière moi, à côté de moi. Si je me retourne brusquement, je ne vois rien. Pourquoi ? C’est absurde, mais c’est ainsi.

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