Le Horla
8 mai. — Quelle journée admirable ! J’ai passé toute la matinée étendu sur l’herbe, devant ma maison, sous l’énorme platane qui la couvre, l’abrite et l’ombrage tout entière. J’aime ce pays, et j’aime y vivre parce que j’y ai mes racines, ces profondes et délicates racines, qui attachent un homme à la terre où sont nés et morts ses aïeux, qui l’attachent à ce qu’on pense et à ce qu’on mange, aux usages comme aux nourritures, aux locutions locales, aux intonations des paysans, aux odeurs du sol, des villages et de l’air lui-même.
10 mai. — Je me demande si je suis malade ? Je me sens si bien, et pourtant il me semble qu’il y a quelque chose de changé en moi. Mon appétit est excellent, mon sommeil est bon, mes membres sont alertes, et pourtant je porte en moi une étrange sensation de malaise, une sorte d’inquiétude de l’âme, ou plutôt du cœur, aussi insaisissable, aussi pénible que serait une prémonition obscure de quelque malheur ou de quelque danger. Cette impression douloureuse, venue du dedans, certes, et non du dehors, ce malaise de bonheur, ne s’apaise point. Est-ce la prévision d’une souffrance nerveuse qui couve ?
12 mai. — Depuis quelques jours, je suis vraiment malade. Je me sens envahi par une inexplicable tristesse. Rien ne m’attriste pourtant. La solitude de ma demeure me pèse. Je suis seul, seul, seul. Je sens autour de moi, près de moi, une présence invisible. Elle me hante, elle m’obsède. Je ne la vois pas, mais je la sens. Elle est là, derrière moi, à côté de moi. Si je me retourne brusquement, je ne vois rien. Pourquoi ? C’est absurde, mais c’est ainsi.
16 mai. — Je ne puis plus douter, je suis fou. Et pourtant !… Ce matin, mon domestique, qui fait mon lit et range ma chambre, a renversé ma carafe d’eau. Le cristal s’est brisé sur le parquet. « C’est la faute de Monsieur », a-t-il dit. Pourquoi ma faute ? Comment ma faute ? J’étais encore couché. J’ai répondu avec colère : « Vous êtes un imbécile, vous avez fait cela vous-même ! » Il a insisté : « Non, Monsieur, ce n’est pas moi, je le jure. C’est Monsieur. » Était-ce une hallucination ? J’ai senti un frisson me parcourir l’échine.
19 mai. — Je sais ! Je sais ! Je sais tout ! Je viens de lire dans la Revue du Monde Scientifique un article du savant brésilien, le docteur Pedro Henriquez. Il parle d’une maladie qui sévit en ce moment sur les côtes du Brésil, et dont les symptômes ressemblent étrangement aux miens. Des gens se croient possédés par un être invisible qui habite leur maison, boit leur lait et leur eau, touche aux objets, et dont la présence se manifeste par d’imperceptibles frôlements. Cet être, les Brésiliens l’appellent le « Horla ». Horla ! Quel nom ! Horla ! Donc, il existe, il existe !
25 mai. — L’être est là. Je l’ai vu ! Ou plutôt, je l’ai deviné hier soir, à dix heures. J’étais assis à ma table. Je sentais, comme tous les soirs, cette présence qui m’obsède. Soudain, il me sembla qu’une page d’un livre, posé près de moi, venait de se tourner toute seule. Personne n’était dans la chambre. Une autre page se souleva, puis retomba, comme si un doigt l’eût feuilletée. Alors, je me levai, les deux mains tendues en avant, les yeux hagards, et je marchai vers la table, lentement, comme on marche vers un animal dangereux. Rien. Puis, je vis, je vis distinctement une autre page se soulever et se rabattre sur la précédente, comme sous l’impulsion d’un souffle. Je bondis pour saisir le livre. Il était immobile. Je suis un homme perdu !
2 août. — C’est fini… fini… Il me possède, il agit par moi, il pense par moi ! Je ne suis plus qu’un spectateur emprisonné dans mon propre corps. Hier, il m’a conduit devant ma glace. Et j’ai regardé… J’ai regardé mes yeux dans la glace… Mes yeux ! Ils n’étaient plus à moi ! La pupille était dilatée, fixe, et au fond, tout au fond, je croyais distinguer une ombre, une forme vague, l’image de l’être qui m’habite ! Horreur !
Je ne veux plus être son esclave. Je ne veux plus obéir à ses ordres. Il faut que je me délivre, que je le tue. Mais comment tuer l’invisible ? Le feu, peut-être ? Oui, le feu. Mais il faudrait que je meure avec lui. Qu’importe ! La mort, n’est-ce pas la fin de toute horreur ? La fin de ce cauchemar ? Je vais fermer ma maison, l’enfermer avec moi, et y mettre le feu. Adieu.
