Il la rencontra dans la rue de l’Est, un jour de pluie, sous un parapluie. Elle marchait vite, le long du trottoir, avec un petit châle noir sur les épaules. Il la reconnut tout de suite, à sa démarche, à la forme de son chapeau. C’était elle, Mme Arnoux. Elle tourna brusquement dans une rue transversale. Il la suivit.
Elle s’arrêta devant une boutique de mercerie, puis entra. Frédéric attendit. Elle ne sortait pas. Il se décida à pénétrer dans la boutique.
Elle était seule, debout devant le comptoir. Une lumière blafarde tombait des vitres sales sur son profil. Elle avait un peu maigri ; ses yeux paraissaient plus grands, avec des cernes bleuâtres. Elle achetait des boutons de nacre et demandait le prix d’un dé à coudre.
Frédéric s’approcha. Elle leva les yeux, ne parut pas étonnée, et dit simplement :
— Tiens ! vous voilà !
Il balbutia qu’il était revenu depuis deux jours, qu’il avait couru partout pour la retrouver.
— Vraiment ? fit-elle.
Il protesta, cherchant ses phrases, les yeux fixés sur les siens. Elle détourna la tête pour regarder les étalages. Il y eut un silence.
La pluie avait cessé. Le ciel se dégageait par places, et un pâle rayon de soleil glissa sur les pavés humides, faisant briller les flaques d’eau.
— Quel temps ! dit-elle.
Il répondit :
— Oui, c’est froid.
Puis, n’osant rien ajouter, il contempla les mèches de ses cheveux, dépassant son chapeau, le grain de sa peau, le léger duvet de sa nuque. Elle avait gardé sa robe de soie mauve, un peu usée aux coutures. L’étoffe collait à ses hanches ; et cette vision de tout son corps, deviné sous les vêtements, le troublait d’une concupiscence aiguë, mêlée de désespoir.
Elle demanda au bout d’un moment :
— Que faites-vous maintenant ?
— Rien… Je voyage… Je vis.
