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L'Éducation sentimentale (extraits)

Gustave Flaubert 3 min de lecture
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Il la rencontra dans la rue de l’Est, un jour de pluie, sous un parapluie. Elle marchait vite, le long du trottoir, avec un petit châle noir sur les épaules. Il la reconnut tout de suite, à sa démarche, à la forme de son chapeau. C’était elle, Mme Arnoux. Elle tourna brusquement dans une rue transversale. Il la suivit.

Elle s’arrêta devant une boutique de mercerie, puis entra. Frédéric attendit. Elle ne sortait pas. Il se décida à pénétrer dans la boutique.

Elle était seule, debout devant le comptoir. Une lumière blafarde tombait des vitres sales sur son profil. Elle avait un peu maigri ; ses yeux paraissaient plus grands, avec des cernes bleuâtres. Elle achetait des boutons de nacre et demandait le prix d’un dé à coudre.

Frédéric s’approcha. Elle leva les yeux, ne parut pas étonnée, et dit simplement :

— Tiens ! vous voilà !

Il balbutia qu’il était revenu depuis deux jours, qu’il avait couru partout pour la retrouver.

— Vraiment ? fit-elle.

Il protesta, cherchant ses phrases, les yeux fixés sur les siens. Elle détourna la tête pour regarder les étalages. Il y eut un silence.

La pluie avait cessé. Le ciel se dégageait par places, et un pâle rayon de soleil glissa sur les pavés humides, faisant briller les flaques d’eau.

— Quel temps ! dit-elle.

Il répondit :

— Oui, c’est froid.

Puis, n’osant rien ajouter, il contempla les mèches de ses cheveux, dépassant son chapeau, le grain de sa peau, le léger duvet de sa nuque. Elle avait gardé sa robe de soie mauve, un peu usée aux coutures. L’étoffe collait à ses hanches ; et cette vision de tout son corps, deviné sous les vêtements, le troublait d’une concupiscence aiguë, mêlée de désespoir.

Elle demanda au bout d’un moment :

— Que faites-vous maintenant ?

— Rien… Je voyage… Je vis.

Il sentait l’inanité de ces mots. Pourquoi était-il venu ? Quelle force l’avait poussé ? Il aurait voulu lui crier son amour, mais les paroles expiraient sur ses lèvres. Il ne trouvait rien, absolument rien à dire.

Elle se mit à parler de choses indifférentes : la saison, une exposition de peinture qu’elle avait vue. Sa voix était calme, un peu lasse. Elle semblait lointaine, enfermée dans une vie à laquelle il n’avait plus accès.

Il lui offrit de la reconduire. Elle refusa.

— Non, merci. J’habite tout près.

Il insista faiblement. Elle répéta son refus, avec un sourire qui était comme une barrière.

Alors, il lui tendit la main. Elle la lui donna, et ce contact rapide, froid, le glaça jusqu’au cœur.

— Adieu, dit-elle.

— Adieu.

Il resta sur le seuil de la boutique, la regardant s’éloigner. Elle marchait sans se retourner, son parapluie sous le bras. Sa silhouette diminua, se confondit avec les autres passants, et disparut au coin de la rue.

Frédéric se sentit vide, d’un vide immense et définitif. Tout était fini. Des années d’attente, de rêveries, d’espoirs fous s’effondraient en cet instant. Elle était partie, et avec elle, la dernière lueur de sa jeunesse. Il n’éprouvait même pas de chagrin, mais une sensation d’écroulement intérieur, comme si le sol se dérobait sous ses pieds. La vie continuait autour de lui, bruyante, indifférente. Les voitures roulaient, les gens se croisaient. Lui était là, immobile, au milieu de ce mouvement, déjà un étranger.

Il se rappela leur première rencontre, sur le bateau, des années auparavant. Elle était si belle, si rayonnante. Il avait cru alors que son existence allait changer, qu’un destin extraordinaire l’attendait. Et voilà où tout aboutissait : à une rencontre fortuite dans une mercerie, à quelques paroles banales, à une poignée de main sans chaleur. L’amour de toute une vie se réduisait à cela : un adieu murmuré sous un ciel gris.

Il se mit à marcher au hasard, sans but. Les rues lui parurent soudain démesurément larges et vides. Les bruits de la ville arrivaient à ses oreilles comme étouffés, lointains. Il avait l’impression de traverser un rêve, un rêve dont il ne parviendrait jamais à s’éveiller. L’avenir, qu’il avait si souvent peuplé de projets brillants, n’était plus qu’une étendue plate et monotone, sans horizon. L’Éducation sentimentale était terminée. Il en savait maintenant le prix : la désillusion.

Littera