« Mais enfin, Théo, sur quoi fonder nos actions si tout est relatif ? » lança Clara, agacée par le scepticisme tranquille de son ami. Ils marchaient le long du canal, sous un ciel de plomb bas et menaçant. Théo resta silencieux un long moment, observant les remous de l’eau. « Tu poses la question de l’architectonique morale, répondit-il enfin. La recherche d’une pierre angulaire, d’un premier principe inébranlable. La raison pure, peut-être ? Mais la raison est un outil, pas une fin. Elle peut justifier le pire comme le meilleur. La tradition ? Un édifice branlant de préjugés et d’habitudes. Le sentiment ? Trop versatile, trop soumis aux orages de l’âme. »
Clara objecta : « Alors, nous naviguons à vue, sans boussole ? Cette idée me semble intenable. L’homme a besoin de certitudes pour agir. » « Justement, rétorqua Théo, peut-être que le fondement n’est pas une certitude, mais un choix. Un pari. Regarde l’eau du canal : elle n’a pas de forme propre, elle épouse le lit qu’on lui a creusé. Pourtant, elle a une force, une direction. Notre fondement moral, ce pourrait être cela : une direction choisie, une valeur que l’on décide, en pleine conscience de sa fragilité, d’ériger en absolu. »
« Un absolu contingent ? N’est-ce pas un oxymore ? » interrogea Clara, perplexe. « Pas nécessairement, poursuivit Théo. Prenons la dignité humaine. Nous ne pouvons pas la démontrer comme un théorème de géométrie. Pourtant, si nous décidons d’en faire le pivot de notre éthique, cette décision même lui confère une solidité pratique. Elle devient la règle à partir de laquelle nous jugeons le monde. C’est un fondement qui ne repose pas sur le roc de la vérité révélée, mais sur le sable mouvant de la liberté humaine. Et c’est précisément dans cette précarité assumée que réside sa noblesse. »
