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Dialogue sur le Fondement

Léonard Fortin 8 min de lecture
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« Mais enfin, Théo, sur quoi fonder nos actions si tout est relatif ? » lança Clara, agacée par le scepticisme tranquille de son ami. Ils marchaient le long du canal, sous un ciel de plomb bas et menaçant. Théo resta silencieux un long moment, observant les remous de l’eau. « Tu poses la question de l’architectonique morale, répondit-il enfin. La recherche d’une pierre angulaire, d’un premier principe inébranlable. La raison pure, peut-être ? Mais la raison est un outil, pas une fin. Elle peut justifier le pire comme le meilleur. La tradition ? Un édifice branlant de préjugés et d’habitudes. Le sentiment ? Trop versatile, trop soumis aux orages de l’âme. »

Clara objecta : « Alors, nous naviguons à vue, sans boussole ? Cette idée me semble intenable. L’homme a besoin de certitudes pour agir. » « Justement, rétorqua Théo, peut-être que le fondement n’est pas une certitude, mais un choix. Un pari. Regarde l’eau du canal : elle n’a pas de forme propre, elle épouse le lit qu’on lui a creusé. Pourtant, elle a une force, une direction. Notre fondement moral, ce pourrait être cela : une direction choisie, une valeur que l’on décide, en pleine conscience de sa fragilité, d’ériger en absolu. »

« Un absolu contingent ? N’est-ce pas un oxymore ? » interrogea Clara, perplexe. « Pas nécessairement, poursuivit Théo. Prenons la dignité humaine. Nous ne pouvons pas la démontrer comme un théorème de géométrie. Pourtant, si nous décidons d’en faire le pivot de notre éthique, cette décision même lui confère une solidité pratique. Elle devient la règle à partir de laquelle nous jugeons le monde. C’est un fondement qui ne repose pas sur le roc de la vérité révélée, mais sur le sable mouvant de la liberté humaine. Et c’est précisément dans cette précarité assumée que réside sa noblesse. »

Il s’arrêta, cueillit un galet plat et le fit ricocher sur l’eau sombre. « Vois-tu, Clara, chercher un fondement extérieur, objectif, c’est peut-être une illusion métaphysique. L’homme moderne, désenchanté, doit apprendre à être le législateur de sa propre loi. C’est une charge terrible, car elle nous rend irrémédiablement responsables. Mais c’est aussi la condition de notre authenticité. Le bien n’est pas une entité cachée quelque part dans l’univers, attendant d’être découverte. Il est une construction, fragile et perpétuellement à réinventer, à laquelle nous consentons. » Un premier coup de tonnerre gronda au loin. Clara regarda les cercles concentriques laissés par le galet s’élargir jusqu’à disparaître. « Alors, le fondement, conclut-elle doucement, ce serait le consentement lui-même ? » Théo sourit. « Le consentement à choisir, et à assumer ce choix. Voilà peut-être la seule base solide dans un monde fluide. »

Littera