Claire avait toujours su que le terminus de son existence personnelle était une gare discrète, une simple halte sur une ligne infinie. Ce matin-là, assise sur le quai désert, elle sentait le froid du métal à travers son manteau léger. Le train approchait, son souffle annonciateur précédant le grondement des roues sur les rails. Ce n’était pas la peur qui l’habitait, mais une curiosité immense, teintée d’une mélancolie sereine. Elle revoyait le kaléidoscope de sa vie : les rires d’enfance, éclatants comme des vitraux, les chagrins d’amour, lourds et opaques comme du plomb, les moments de grâce fugace où le monde semblait tenir dans une lueur d’aube. Tout cela formait un bagage singulier, à la fois encombrant et précieux, qu’elle allait devoir abandonner sur le quai.
Le train s’immobilisa dans un grincement étouffé. Les portes s’ouvrirent sans un bruit, révélant un intérieur baigné d’une lumière dorée et diffuse, qui ne semblait provenir d’aucune source identifiable. Aucun autre voyageur n’était visible. Claire monta, poussée par une force douce et irrésistible. L’intérieur était d’une simplicité absolue : des banquettes de velours usé, des fenêtres immenses. Dès que la porte se referma, le paysage familier commença à fondre, à se dissoudre dans une brume laiteuse. Ce n’était pas une fuite, mais une dissolution. Les maisons, les arbres, les derniers visages aimés s’estompèrent comme des encres sur du papier buvard.
