Mes chers concitoyens, je ne m’adresse pas aujourd’hui à ceux qui crient déjà sur les places publiques, dont la voix porte et résonne. Je m’adresse à vous, les silencieux. Vous qui observez, l’œil inquiet, le monde se déchirer en éclats tranchants. Vous qui lisez les nouvelles le cœur serré, mais refermez le journal avec un soupir résigné. Vous qui pensez, dans le secret de vos nuits, que tout cela est trop grand, trop complexe, trop loin de votre quotidien. C’est à vous que je parle, car c’est en vous que réside la masse critique de l’indifférence – ou du sursaut.
On vous a appris que la politique était une affaire d’experts, que l’histoire était écrite par d’autres, que votre voix n’était qu’un murmure perdu dans la tempête. On vous a convaincus que l’engagement était un risque inutile, une perte de temps, une énergie gaspillée pour des causes perdues d’avance. Et ainsi, patiemment, on vous a désarmés. On a fait de votre prudence une prison, de votre réalisme une capitulation. Le silence, mes amis, n’est pas neutre. Il est un acquiescement. Il vote pour le statu quo, il légitime l’inacceptable par son absence de protestation. Dans le grand livre de l’histoire, les pages blanches entre les chapitres tumultueux sont faites de ces silences accumulés.
