Voyage au centre de la Terre

Jules Verne (1864)

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Chapitre 1 sur 15

Le cryptogramme

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Le 24 mai 1863, un dimanche, notre maison de la Königstrasse à Hambourg était en émoi. Mon oncle, le professeur Otto Lidenbrock, était un homme savant mais d’une humeur terrible. Il dirigeait un cabinet rempli de minéraux, de livres poussiéreux et d’instruments scientifiques. J’étais son neveu, Axel, et je l’assistais dans ses travaux, tout en redoutant ses colères soudaines.

Ce jour-là, mon oncle était particulièrement joyeux. Il avait déniché chez un bouquiniste un livre ancien, un trésor en islandais. En le feuilletant avec avidité, un petit parchemin jauni glissa des pages et tomba par terre.

— Qu’est-ce que cela ? s’exclama-t-il en ramassant le papier.

C’était une feuille couverte de signes bizarres, une écriture mystérieuse qui semblait former un code secret. Mon oncle, dont la curiosité était sans limites, posa le parchemin sur la table et l’examina à la loupe.

— Des runes ! Des caractères d’un alphabet oublié ! Cela doit cacher un message important !

Son enthousiasme se transforma vite en frustration. Il passa des heures à tourner le papier dans tous les sens, à comparer les symboles avec ceux de ses livres. Rien n’y faisait. Le secret résistait. Sa bonne humeur disparut, remplacée par une irritation croissante. Il refusa de dîner, grogna des ordres, et la maison entière retint son souffle.

Le lendemain, à mon réveil, je l’entendis déjà s’agiter dans son cabinet. Il n’avait pas dormi, le parchemin toujours sous les yeux. Je le trouvai pâle, les cheveux en désordre, obsédé par cette énigme.

— Axel ! me lança-t-il. Ce code est l’œuvre d’un alchimiste ou d’un grand voyageur. Il faut le déchiffrer ! C’est une question d’honneur scientifique !

Il me tendit le papier. Les caractères étaient tracés d’une main ferme, formant plusieurs lignes incompréhensibles. Je l’étudiai à mon tour, sans plus de succès. La journée passa, l’atmosphère devenant de plus en plus orageuse. Mon oncle, furieux, arpentait la pièce en lançant des regards noirs au parchemin, comme si c’était un ennemi personnel.

Vers midi, Martha, notre brave gouvernante, tenta de lui servir un repas. Il renvoya tout d’un geste brusque. L’après-midi, il commença à dicter des théories folles, parlant de langues anciennes et de clés de chiffrement. Épuisé par la tension, je pris le parchemin et m’affalai dans un fauteuil. Je le regardai sans vraiment le voir, laissant mon esprit vagabonder.

C’est alors que se produisit le hasard miraculeux. La feuille était devant moi, mais je la regardais de biais, presque de profil. Sous cet angle différent, je remarquai quelque chose d’étrange. Les lettres… elles n’étaient pas des runes islandaises ! Elles étaient des lettres latines, mais écrites à l’envers et déguisées ! Mon cœur se mit à battre plus vite.

Avec une main tremblante, je saisis une plume et un papier. Je recopiai la première ligne en plaçant les caractères dans l’ordre normal. Mais cela ne formait toujours qu’un charabia. Soudain, une idée me frappa. Et si le message était écrit… à l’envers ? Je pris la ligne que je venais de transcrire et je la lus en commençant par la fin.

Des mots apparurent. Des mots en latin ! Une phrase prenait forme : « Descende dans le cratère du Yocul de Sneffels que l’ombre du Scartaris vient caresser avant les calendes de juillet, voyageur audacieux, et tu parviendras au centre de la Terre. Ce que j’ai fait. Arne Saknussemm. »

Je restai stupéfait. Arne Saknussemm ! Ce nom célèbre d’un savant islandais du XVIe siècle, alchimiste et explorateur, que mon oncle admirait tant ! Le message était de lui. Et il affirmait avoir atteint… le centre de la Terre ? C’était incroyable, impossible !

La peur m’envahit. Je connaissais trop bien mon oncle. S’il apprenait cela, il voudrait partir sur-le-champ, nous entraîner dans une folle expédition. Dans un élan de prudence, je décidai de cacher ma découverte. Je pliai le papier et me levai.

Trop tard. Mon oncle, d’un œil de lynx, avait vu mon trouble.

— Qu’as-tu, Axel ? Tu es pâle ! Tu as trouvé quelque chose ?

— Rien, mon oncle, balbutiai-je.

— Montre-moi ce papier ! ordonna-t-il d’une voix tonnante.

Je n’eus pas le choix. Je lui tendis ma transcription, les doigts tremblants. Il la saisit, jeta un coup d’œil, et son visage se transforma. La colère fit place à une intense concentration, puis à une illumination soudaine. Ses yeux s’écarquillèrent derrière ses lunettes, ses joues se colorèrent d’une rougeur intense.

— Du latin ! À l’envers ! Saknussemm ! s’écria-t-il. Brillant ! Tu as trouvé, Axel ! Tu es un génie !

Il dansa littéralement dans la pièce, faisant trembler les minéraux sur leurs étagères.

— Le Sneffels ! Un volcan en Islande ! Le Scartaris doit être un pic voisin… L’ombre qui indique le cratère… Avant les calendes de juillet… C’est-à-dire avant fin juin ! Il nous donne la route, Axel ! La route vers les profondeurs du globe !

Il s’arrêta net, me fixant avec une détermination farouche.

— Nous partons. Nous allons refaire le voyage d’Arne Saknussemm. Nous irons au centre de la Terre.

Je sentis le sol se dérober sous mes pieds. Ma découverte, faite par hasard, venait de lancer notre destinée vers la plus incroyable et la plus périlleuse des aventures. Le cryptogramme n’était plus un jeu d’esprit. C’était une invitation, un défi. Et mon oncle, le terrible professeur Lidenbrock, n’était pas homme à refuser un tel défi.

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