La nuit du 20 mars 1865 était une nuit de tempête et de terreur. Au-dessus de la ville de Richmond, assiégée par les troupes nordistes, un gigantesque ballon se débattait furieusement contre les éléments. Pris dans un ouragan d’une violence inouïe, il n’était plus qu’une coquille de soie ballottée par les vents, emportant vers l’inconnu ses cinq passagers et un chien.
Ces hommes étaient des prisonniers nordistes qui venaient de tenter une évasion audacieuse. Leur chef était Cyrus Smith, un ingénieur brillant et respecté de tous. À ses côtés se tenait Nabuchodonosor, que l’on appelait simplement Nab, son serviteur dévoué, un homme fort et silencieux dont la fidélité était absolue. Il y avait aussi Gédéon Spilett, un journaliste du New York Herald, toujours calme et observateur, et le marin Pencroff, un homme robuste au cœur d’or, accompagné de son fils adoptif, le jeune Harbert Brown, âgé de quinze ans. Enfin, Top, le chien fidèle de Cyrus Smith, complétait ce groupe hétéroclite.
« La corde de l’ancre a cédé ! » hurla Pencroff, sa voix couverte par le rugissement du vent. Ses mains calleuses s’agrippaient au bord de la nacelle d’osier qui craquait de toutes parts.
Cyrus Smith, penché sur le bord, confirma d’un signe de tête. Son visage était grave. Sans l’ancre, plus rien ne les reliait à la terre. Ils étaient désormais les jouets de l’ouragan.
« Où croyez-vous que le vent nous mène, monsieur Cyrus ? » demanda le jeune Harbert, essayant de cacher sa peur derrière une curiosité scientifique.
« Vers l’est, Harbert, répondit l’ingénieur. Tout droit vers l’océan Pacifique. »
Cette nouvelle fit passer un frisson dans le groupe. La nacelle montait et descendait au gré des rafales, tournoyant parfois sur elle-même. La pluie cinglante leur fouettait le visage. Ils avaient quitté Richmond dans la panique, espérant rejoindre les lignes nordistes, mais l’orage les avait saisis et ne les lâchait plus.
Soudain, un craquement sinistre retentit au-dessus de leurs têtes. Gédéon Spilett leva les yeux.
« La soie se déchire ! » s’écria-t-il.
Une longue déchirure s’ouvrait en effet dans l’enveloppe du ballon. L’hydrogène s’échappait avec un sifflement inquiétant. L’aérostat commença à descendre, d’abord lentement, puis de plus en plus vite.
« Du lest ! » ordonna Cyrus Smith. « Jetez tout ce qui peut l’être ! »
Sans hésiter, ils se mirent à l’œuvre. Les sacs de sable, les provisions, les outils, tout fut précipité dans le vide. La nacelle, allégée, remonta un instant, mais ce n’était qu’un sursis. La déchirure s’agrandissait inexorablement.
Pencroff serrait l’épaule d’Harbert. « N’aie pas peur, mon garçon. Nous en avons vu d’autres. » Mais dans ses yeux de marin, on pouvait lire une inquiétude profonde.
Nab, lui, ne quittait pas son maître des yeux, prêt à intervenir au moindre signe. Top, le chien, poussait de petits gémissements, le nez tourné vers Cyrus Smith.
Pendant des heures interminables, ils planèrent au-dessus d’un océan déchaîné, invisible dans l’obscurité. Le jour se leva enfin, gris et livide, révélant l’immensité des vagues écumantes qui les attendaient en contrebas. Le ballon n’était plus qu’une poche à moitié vide, s’affaissant sur elle-même.
« Nous ne pouvons plus tenir longtemps, annonça froidement Cyrus Smith. Il faut se préparer au choc. »
Le groupe se cramponna aux cordages et aux parois de la nacelle. Leurs visages étaient pâles, mais une détermination farouche brillait dans leurs regards. Ils avaient survécu à la guerre, à la captivité, à cette folle évasion. Ils ne se laisseraient pas abattre.
« Regardez ! » s’exclama soudain Harbert, pointant un doigt tremblant vers l’horizon.
Une ligne sombre se dessinait entre le ciel et l’eau. Était-ce une terre, ou une simple illusion née de l’épuisement et de l’espoir ?
« Une côte ! cria Pencroff. Par tous les diables, une côte ! »
Un élan d’espoir fou traversa le groupe. Mais au même moment, le ballon, épuisé, fit une chute vertigineuse. L’océan semblait se dresser pour les avaler.
« Accrochez-vous ! » hurla Spilett.
La nacelle heurta la crête d’une vague monstrueuse avec un bruit terrible. L’eau glacée les engloutit. Puis, tout ne fut plus que confusion, bruit, et obscurité.
Quand Harbert rouvrit les yeux, haletant, il était agrippé à un morceau de la nacelle. Pencroff était près de lui, lui maintenant la tête hors de l’eau. Autour d’eux, les débris du ballon flottaient sur une mer encore houleuse. Ils cherchèrent frénétiquement des yeux leurs compagnons dans l’écume.
« Monsieur Cyrus ! Nab ! » appela le marin d’une voix rauque.
Seul le mugissement des vagues leur répondit. Le ciel, maintenant plus clair, ne montrait aucune trace de l’aérostat déchiqueté. L’ingénieur, le journaliste, le fidèle serviteur et le chien avaient-ils disparu à jamais ? Échappés à la guerre, étaient-ils finalement vaincus par l’océan ? Le jeune garçon et le marin, seuls survivants, se regardèrent, le cœur serré d’angoisse, au milieu de l’immensité sauvage du Pacifique.
