**FABLE ORIGINALE EN VERS**
La Cigale, ayant chanté Tout l'été, Se trouva fort dépourvue Quand la bise fut venue. Pas un seul petit morceau De mouche ou de vermisseau. Elle alla crier famine Chez la Fourmi sa voisine, La priant de lui prêter Quelque grain pour subsister Jusqu'à la saison nouvelle. « Je vous paierai, lui dit-elle, Avant l'août, foi d'animal, Intérêt et principal. » La Fourmi n'est pas prêteuse ; C'est là son moindre défaut. « Que faisiez-vous au temps chaud ? Dit-elle à cette emprunteuse. — Nuit et jour à tout venant Je chantais, ne vous déplaise. — Vous chantiez ? j'en suis fort aise. Eh bien ! dansez maintenant. »
**VERSION EXPLIQUÉE EN PROSE (ADAPTÉE)**
Imaginez un monde où les animaux parlent et agissent comme les humains. C'est le monde des Fables de La Fontaine. Dans la toute première, nous faisons la connaissance de deux personnages très différents : la Cigale et la Fourmi.
L'histoire se déroule sur une année entière. Pendant les longs et chauds mois d'été, alors que le soleil brille et que la nature est généreuse, la Cigale vit dans l'insouciance la plus totale. Installée sur une branche ou dans l'herbe, elle ne pense qu'à une chose : chanter. Elle chante du matin au soir, et même une partie de la nuit. Sa voix mélodieuse résonne dans la campagne. Pour elle, l'été est une fête permanente. Elle ne se préoccupe pas du lendemain, ne stocke aucune nourriture, ne prépare aucun abri. Elle vit l'instant présent, profitant des beautés de la saison.
Pendant ce temps, sa voisine, la Fourmi, adopte un comportement complètement opposé. On la voit, petite silhouette noire et infatigable, parcourir inlassablement le même chemin. Elle transporte des graines, des brindilles, des miettes de pain bien plus grosses qu'elle. Elle travaille sans relâche, sous le soleil parfois brûlant. Son objectif est clair : constituer des réserves dans sa fourmilière, cet incroyable réseau de galeries souterraines qu'elle et ses sœurs ont construit. Elle sait, par expérience ou par instinct, que l'hiver arrive toujours. Elle sait que le froid et la neige rendront la nourriture introuvable. Chaque jour de beau temps est pour elle une opportunité de travailler davantage, de préparer l'avenir.
Les saisons tournent. Les feuilles des arbres jaunissent, puis tombent. Un vent froid, que l'on appelle la « bise », commence à souffler. L'hiver s'installe, blanc et silencieux. La terre est gelée, les arbres sont nus, les insectes ont disparu.
C'est à ce moment que la Cigale comprend son terrible problème. Elle qui n'a pensé qu'à chanter se retrouve « fort dépourvue », c'est-à-dire complètement démunie. Son garde-manger est vide. Pas la moindre petite mouche, pas le plus petit ver. La faim lui tenaille l'estomac. Transie de froid, sans abri véritable, elle est dans une situation désespérée.
Dans son malheur, elle se souvient de sa voisine, la Fourmi. Elle sait que la Fourmi a travaillé dur tout l'été. Elle imagine les réserves pleines dans la fourmilière confortable. Un espoir naît en elle. Elle se rend donc chez la Fourmi et frappe à sa porte (ou plutôt à l'entrée de la galerie !).
La Cigale, honteuse mais poussée par la nécessité, explique sa situation. Elle « crie famine », c'est-à-dire qu'elle avoue qu'elle meurt de faim. Elle supplie la Fourmi de lui « prêter » un peu de nourriture, juste quelques grains, pour survivre jusqu'au retour du printemps (« la saison nouvelle »). Pour convaincre sa voisine, elle fait même une promesse solennelle : « foi d'animal », elle s'engage à tout rembourser avant le mois d'août suivant, avec des intérêts. Elle parle comme un banquier !
La Fourmi écoute cette requête. Mais la Fourmi a un principe bien connu, que La Fontaine nous présente presque comme une qualité : « La Fourmi n'est pas prêteuse ; C'est là son moindre défaut. » Autrement dit, elle n'aime pas prêter, et l'auteur ajoute avec un peu d'ironie que c'est sa seule faiblesse !
Au lieu de répondre directement à la demande, la Fourmi pose une question simple, mais cinglante : « Que faisiez-vous au temps chaud ? » Que faisais-tu pendant tout l'été, quand il faisait beau et que la nourriture était partout ?
La Cigale, un peu naïve, répond avec fierté : « Nuit et jour à tout venant / Je chantais, ne vous déplaise. » Elle avoue qu'elle passait son temps à chanter pour tous ceux qui voulaient l'entendre, et elle ajoute « ne vous déplaise » comme pour s'excuser si cela a pu déranger la Fourmi.
La réponse de la Fourmi est alors définitive, et elle est devenue célèbre. Sans pitié, mais guidée par une logique implacable, elle dit : « Vous chantiez ? j'en suis fort aise. / Eh bien ! dansez maintenant. » Puisque tu as passé ton temps à chanter (un loisir, un plaisir), tu peux bien passer l'hiver à danser (un autre loisir) pour te réchauffer et oublier ta faim. En d'autres termes : tu as fait le choix de t'amuser quand il le fallait travailler, assume maintenant les conséquences de ton choix.
**LA MORALE ET SON SENS**
La morale de cette fable semble évidente : il faut prévoir l'avenir et travailler au lieu de paresser. La Fourmi, prévoyante et laborieuse, survit à l'hiver. La Cigale, insouciante et oisive, souffre et dépend de la charité des autres. La Fontaine nous enseigne la valeur du travail et de la responsabilité.
Mais il faut lire cette fable avec un peu de nuance. La Fontaine ne nous dit pas simplement « soyez une fourmi ». Il nous présente deux extrêmes. D'un côté, la Cigale représente l'artiste, le poète, celui qui vit pour la beauté et l'instant présent. De l'autre, la Fourmi représente le travailleur acharné, l'épargnant, le prévoyant, mais qui peut manquer de générosité et de compassion. La réponse sèche de la Fourmi nous la rend-elle complètement sympathique ? Pas forcément. Elle a raison sur le principe, mais son refus est brutal.
La véritable leçon est peut-être un équilibre à trouver. Il est sage de travailler et de prévoir, comme la Fourmi, pour ne pas se trouver en détresse. Mais la vie ne doit pas être que travail et accumulation. Le chant de la Cigale a aussi de la valeur. L'idéal serait peut-être de savoir travailler avec sagesse tout en laissant une place à la légèreté et à l'art – et aussi à un peu de solidarité. Cette fable, tout en semblant simple, nous invite donc à réfléchir sur nos choix de vie, sur la responsabilité personnelle, et même sur l'attitude que nous avons face à ceux qui sont dans le besoin.
