Les Contes de Perrault

Charles Perrault (1697)

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Chapitre 1 sur 10

Cendrillon

~9 min de lecture2 230 mots

Il était une fois un gentilhomme qui, devenu veuf, se remaria avec une femme très hautaine et très désagréable. Elle avait deux filles qui lui ressemblaient en tout point. Le gentilhomme avait, lui aussi, une fille, mais d'une douceur et d'une bonté sans pareilles, qu'il tenait de sa première femme. À peine la nouvelle mariée fut-elle installée dans la maison qu'elle laissa paraître son mauvais caractère. Elle ne pouvait supporter les qualités de la jeune fille, qui faisaient paraître ses propres filles encore plus désagréables. Elle lui donna les plus viles occupations de la maison : c'était elle qui faisait la vaisselle, nettoyait les escaliers, cirait les chambres de Madame et de ses demoiselles. Le soir, épuisée, elle se couchait dans un grenier, sur une méchante paillasse, tandis que ses sœurs occupaient des chambres parquetées, avec des lits à la mode et des miroirs où elles se regardaient de la tête aux pieds. La pauvre fille souffrait tout en patience et n'osait s'en plaindre à son père, qui l'aurait grondée, tant sa nouvelle femme le gouvernait. Lorsqu'elle avait fini son travail, elle allait s'asseoir dans la cheminée, parmi les cendres, ce qui faisait qu'on l'appelait communément dans la maison Cendrillon. Cependant, avec ses vêtements sales, Cendrillon était cent fois plus belle que ses sœurs, malgré leurs habits magnifiques. Il arriva que le fils du roi donna un bal et qu'il en pria toutes les personnes de qualité. Nos deux demoiselles en furent aussi priées, car elles faisaient grande figure dans le pays. Les voilà bien occupées à choisir les robes et les coiffes qui leur siéraient le mieux. Nouveau tourment pour Cendrillon : c'était elle qui repassait le linge de ses sœurs et qui godronnait leurs manchettes. On ne parlait que de la façon dont on s'habillerait. « Moi, disait l'aînée, je mettrai ma robe de velours rouge et ma garniture d'Angleterre. » « Moi, disait la cadette, je n'aurai que ma jupe ordinaire ; mais, en revanche, je mettrai mon manteau à fleurs d'or et ma barrière de diamants, qui n'est pas des plus indifférentes. » On envoya quérir la bonne coiffeuse pour dresser les cornettes à deux rangs, et on acheta des mouches de la bonne faiseuse. Elles appelèrent Cendrillon pour lui demander son avis, car elle avait le goût bon. Cendrillon les conseilla le mieux du monde et s'offrit même à les coiffer, ce qu'elles acceptèrent volontiers. Pendant qu'elle les coiffait, elles lui disaient : « Cendrillon, serais-tu bien aise d'aller au bal ? — Hélas ! mesdemoiselles, vous vous moquez de moi, ce n'est pas là mon affaire. — Tu as raison, on rirait bien si on voyait un Cendrillon au bal. » Toute autre qu'elle les aurait coiffées de travers, mais Cendrillon était bonne : elle les coiffa parfaitement bien. Elles furent près de deux jours sans manger, tant elles étaient transportées de joie. On rompit plus de douze lacets à force de les serrer pour leur rendre la taille plus fine, et elles étaient toujours devant leur miroir. Enfin l'heureux jour arriva. On partit, et Cendrillon les suivit des yeux le plus longtemps qu'elle put ; lorsqu'elle ne les vit plus, elle se mit à pleurer. Sa marraine, qui la vit tout en pleurs, lui demanda ce qu'elle avait. « Je voudrais bien... je voudrais bien... » Elle pleurait si fort qu'elle ne put achever. Sa marraine, qui était fée, lui dit : « Tu voudrais bien aller au bal, n'est-ce pas ? — Hélas ! oui, » soupira Cendrillon. « Eh bien, seras-tu bonne fille ? demanda la fée. Je te ferai aller au bal. » Elle la mena dans sa chambre et lui dit : « Va dans le jardin et apporte-moi une citrouille. » Cendrillon alla aussitôt cueillir la plus belle qu'elle put trouver et l'apporta à sa marraine, ne pouvant deviner comment cette citrouille la ferait aller au bal. Sa marraine la creusa et, ayant ôté toute la pulpe, ne laissa que l'écorce ; puis elle la frappa de sa baguette, et la citrouille fut aussitôt changée en un beau carrosse tout doré. Ensuite elle alla regarder dans sa souricière, où elle trouva six souris toutes en vie. Elle dit à Cendrillon de lever un peu la trappe de la souricière, et à chaque souris qui sortait, elle lui donnait un coup de sa baguette, et la souris était aussitôt changée en un beau cheval ; ce qui fit un bel attelage de six chevaux d'un beau gris de souris pommelé. Comme elle cherchait quoi faire d'un cocher, Cendrillon lui dit : « Je vais voir s'il n'y a pas un rat dans la ratière, nous en ferons un cocher. — Tu as raison, dit la marraine, va voir. » Cendrillon lui apporta la ratière, où il y avait trois gros rats. La fée en prit un, à cause de sa barbe touffue, et l'ayant touché, il fut changé en un gros cocher, qui avait une des plus belles moustaches qu'on ait jamais vues. Ensuite elle lui dit : « Va dans le jardin, tu y trouveras six lézards derrière l'arrosoir ; apporte-les-moi. » Elle ne les eut pas plus tôt apportés que la marraine les changea en six laquais, qui montèrent aussitôt derrière le carrosse avec leurs habits chamarrés, et qui s'y tenaient attachés comme s'ils n'eussent fait autre chose de toute leur vie. La fée dit alors à Cendrillon : « Eh bien, te voilà équipée pour aller au bal ; en es-tu contente ? — Oui, mais est-ce que j'irai comme cela avec mes vilains habits ? » Sa marraine ne fit que la toucher avec sa baguette, et en même temps ses habits furent changés en des vêtements d'or et d'argent, tout chamarrés de pierreries ; elle lui donna ensuite une paire de pantoufles de verre, les plus jolies du monde. Quand elle fut ainsi parée, elle monta en carrosse ; mais sa marraine lui recommanda, sur toutes choses, de ne pas passer minuit, l'avertissant que si elle restait au bal une minute de plus, son carrosse redeviendrait citrouille, ses chevaux des souris, ses laquais des lézards, et que ses beaux habits reprendraient leur forme première. Elle promit à sa marraine qu'elle ne manquerait pas de sortir du bal avant minuit. Elle part, ne se sentant pas de joie. Le fils du roi, qu'on alla avertir qu'il venait d'arriver une grande princesse qu'on ne connaissait point, courut la recevoir ; il lui donna la main à la descente du carrosse et la mena dans la salle où était la compagnie. Il se fit alors un grand silence ; on cessa de danser, et les violons ne jouèrent plus, tant on était attentif à contempler les grandes beautés de cette inconnue. On n'entendait qu'un murmure confus : « Ah ! qu'elle est belle ! » Le roi lui-même, tout vieux qu'il était, ne laissait pas de la regarder et de dire tout bas à la reine qu'il y avait longtemps qu'il n'avait vu une si belle et si aimable personne. Toutes les dames étaient attentives à considérer sa coiffure et ses habits, pour en avoir dès le lendemain de semblables, pourvu qu'il se trouvât des étoffes assez belles et des ouvriers assez habiles. Le prince la plaça à la place d'honneur et la prit ensuite pour danser. Elle dansait avec tant de grâce qu'on l'admira encore davantage. Un grand repas fut servi ; mais le jeune prince ne mangea point, tant il était occupé à la considérer. Elle alla s'asseoir auprès de ses sœurs et leur fit mille honnêtetés ; elle leur fit part des oranges et des citrons que le prince lui avait donnés, ce qui les étonna fort, car elles ne la connaissaient point. Pendant qu'elles parlaient ainsi, Cendrillon entendit sonner onze heures trois quarts ; elle fit aussitôt une grande révérence à la compagnie et s'en alla le plus vite qu'elle put. Dès qu'elle fut arrivée à la maison, elle alla trouver sa marraine, et après l'avoir remerciée, elle lui dit qu'elle souhaiterait bien aller encore le lendemain au bal, parce que le fils du roi l'en avait priée. Comme elle était occupée à raconter à sa marraine tout ce qui s'était passé au bal, les deux sœurs heurtèrent à la porte ; Cendrillon alla leur ouvrir. « Que vous êtes restées longtemps ! » leur dit-elle en bâillant, en se frottant les yeux et en s'étirant comme si elle venait de se réveiller ; elle n'avait cependant pas eu envie de dormir depuis qu'elles étaient parties. « Si tu étais venue au bal, lui dit l'une de ses sœurs, tu ne t'y serais pas ennuyée : il y est venu la plus belle princesse, la plus belle qu'on puisse jamais voir ; elle nous a fait mille civilités ; elle nous a donné des oranges et des citrons. » Cendrillon ne se sentait pas de joie. Elle leur demanda le nom de cette princesse ; mais elles lui répondirent qu'on ne la connaissait point, que le fils du roi en était fort en peine et qu'il donnerait toutes choses au monde pour savoir qui elle était. Cendrillon sourit et leur dit : « Elle était donc bien belle ? Mon Dieu ! que vous êtes heureuses ! Ne pourrais-je point la voir ? Hélas ! Mademoiselle Javotte, prêtez-moi votre habit jaune que vous mettez tous les jours. — Vraiment ! dit Mademoiselle Javotte, je suis de cet avis ! Prêter mon habit à un vilain Cendrillon comme toi ! Il faudrait que je fusse bien folle. » Cendrillon s'attendait bien à ce refus et elle en fut bien aise, car elle aurait été grandement embarrassée si sa sœur avait bien voulu lui prêter son habit. Le lendemain, les deux sœurs furent au bal, et Cendrillon aussi, mais encore plus parée que la première fois. Le prince fut toujours auprès d'elle et ne cessa de lui conter des douceurs ; la jeune demoiselle ne s'ennuyait point et oublia ce que sa marraine lui avait recommandé ; de sorte qu'elle entendit sonner le premier coup de minuit, lorsqu'elle ne croyait pas qu'il fût encore onze heures : elle se leva et s'enfuit aussi légèrement qu'aurait fait une biche. Le prince la suivit, mais il ne put l'attraper ; elle laissa tomber une de ses pantoufles de verre, que le prince ramassa bien soigneusement. Cendrillon arriva chez elle, bien essoufflée, sans carrosse, sans laquais, et avec ses méchants habits, n'ayant rien gardé de toute sa magnificence qu'une de ses petites pantoufles, la pareille de celle qu'elle avait laissée tomber. On demanda aux gardes de la porte du palais s'ils n'avaient point vu sortir une princesse ; ils dirent qu'ils n'avaient vu sortir personne qu'une jeune fille fort mal vêtue, qui avait plus l'air d'une paysanne que d'une demoiselle. Quand les deux sœurs revinrent du bal, Cendrillon leur demanda si elles s'étaient encore bien diverties, et si la belle dame y avait été. Elles lui dirent que oui, mais qu'elle s'était enfuie lorsque minuit avait sonné, et si précipitamment qu'elle avait laissé tomber une de ses petites pantoufles de verre, la plus jolie du monde ; que le prince l'avait ramassée et qu'il n'avait fait que la regarder pendant tout le reste du bal, et qu'assurément il était fort amoureux de la belle personne à qui appartenait la petite pantoufle. Elles dirent vrai ; car, peu de jours après, le fils du roi fit publier, à son de trompe, qu'il épouserait celle dont le pied serait juste à la mesure de la pantoufle. On commença à l'essayer aux princesses, puis aux duchesses et à toute la cour, mais inutilement. On l'apporta chez les deux sœurs, qui firent tout leur possible pour faire entrer leur pied dans la pantoufle, mais elles ne purent en venir à bout. Cendrillon, qui les regardait et qui reconnut sa pantoufle, dit en riant : « Que je voie si elle ne me irait point ! » Ses sœurs se mirent à rire et à se moquer d'elle. Le gentilhomme qui faisait l'essai de la pantoufle, ayant regardé attentivement Cendrillon et la trouvant fort belle, dit que cela était juste, et qu'il avait ordre de l'essayer à toutes les filles. Il fit asseoir Cendrillon, et approchant la pantoufle de son petit pied, il vit qu'elle y entrait sans peine et qu'elle y était juste comme de cire. L'étonnement des deux sœurs fut grand, mais plus grand encore quand Cendrillon tira de sa poche l'autre petite pantoufle qu'elle mit à son autre pied. Là-dessus arriva la marraine, qui, ayant donné un coup de sa baguette sur les habits de Cendrillon, les fit devenir encore plus magnifiques que tous les autres. Alors ses deux sœurs la reconnurent pour la belle personne qu'elles avaient vue au bal. Elles se jetèrent à ses pieds pour lui demander pardon de tous les mauvais traitements qu'elles lui avaient fait souffrir. Cendrillon les releva et, en les embrassant, leur dit qu'elle leur pardonnait de bon cœur et qu'elle les priait de l'aimer bien toujours. On la mena chez le jeune prince, parée comme elle était. Il la trouva encore plus belle que jamais et, peu de jours après, il l'épousa. Cendrillon, qui était aussi bonne que belle, fit loger ses deux sœurs au palais et les maria, le jour même de ses noces, à deux grands seigneurs de la cour.

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