Le Père Goriot

Honoré de Balzac (1835)

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Chapitre 1 sur 10

La Pension Vauquer

~4 min de lecture785 mots

À Paris, dans une rue sombre et étroite du quartier latin, se trouve une maison triste et grise. C’est la pension de famille tenue par Madame Vauquer. Cette maison, qui sent le renfermé, la vieille cuisine et la tristesse, est comme un monde à part, loin du luxe et de l’éclat de la grande ville.

Madame Vauquer est une femme d’un certain âge, toujours vêtue de vieilles robes, l’œil avide et le sourire faux. Elle dirige sa pension d’une main de fer, comptant chaque sou et surveillant tout ce qui se passe sous son toit. Ses pensionnaires sont pour elle comme des numéros, des sources de revenus qu’il faut exploiter au maximum.

Dans cette pension vivent des personnes aux destins brisés ou aux espoirs modestes. Il y a Victorine, une jeune fille douce et pauvre, rejetée par sa riche famille. Il y aussi le vieux Poiret, un homme effacé qui semble n’avoir plus de volonté, et Mademoiselle Michonneau, une vieille fille au regard méfiant. L’atmosphère est lourde, marquée par la routine, les petits calculs et les secrets que chacun garde pour soi.

Mais trois nouveaux pensionnaires vont bientôt troubler cette tranquillité morne. Le premier est un jeune homme de province, Eugène de Rastignac. Il est venu à Paris pour faire son droit et réussir dans le monde. Il est beau, intelligent, mais pauvre et plein d’ambitions. Il observe tout avec des yeux neufs, à la fois attiré et effrayé par cette pension misérable qui contraste tant avec les salons brillants qu’il rêve de fréquenter.

Le second est un homme énigmatique, d’une quarantaine d’années, qui se fait appeler Monsieur Vautrin. Il a des épaules larges, une voix forte et un rire qui fait trembler. Il semble très observateur, presque trop. Il lance des phrases mystérieuses, comme s’il connaissait les secrets de chacun. Il se montre particulièrement intéressé par le jeune Rastignac, lui prodiguant des conseils étranges sur la façon de faire fortune rapidement à Paris.

Le troisième est un vieillard, le père Goriot. Autrefois, c’était un riche marchand de pâtes. Maintenant, c’est un homme usé, vêtu de loques, qui occupe la plus mauvaise chambre de la pension, sous les combles. Les autres pensionnaires se moquent de lui. Ils l’appellent « le père Goriot » avec mépris. Ils ne comprennent pas pourquoi ce vieil homme, qui semble si pauvre, recevait autrefois la visite de deux jeunes femmes élégantes et magnifiquement vêtues. Ces dames venaient le voir en secret, souvent le soir. Les pensionnaires ont fini par découvrir la vérité : ces deux femmes sont les filles du père Goriot, Delphine et Anastasie.

Le père Goriot les adore. Il a tout sacrifié pour elles. Pour payer leur éducation luxueuse, leurs dots pour faire de « bons mariages » avec des hommes riches, il a vendu son commerce et dépensé toute sa fortune. Peu à peu, à mesure que son argent disparaissait, ses filles sont venues le voir de moins en moins. Elles ont honte de lui maintenant qu’il est pauvre et mal habillé. Elles ne viennent que pour lui demander de l’argent, le pressant comme un citron jusqu’à la dernière goutte. Le vieil homme, aveuglé par son amour, vend ses dernières possessions, se prive de tout, pour satisfaire leurs caprices. Chaque fois qu’il donne son dernier sou, il est heureux, pensant qu’elles l’aimeront à nouveau. Mais les pensionnaires, surtout Madame Vauquer, le méprisent pour cette faiblesse.

Eugène de Rastignac, lui, apprend cette histoire par bribes. Il est fasciné et horrifié. Dans sa famille de province, on s’aime et on se soutient. Ici, il découvre un père ruiné par l’ingratitude de ses enfants. Cette vision le trouble profondément. Parallèlement, il est intrigué par Vautrin, dont les discours cyniques résonnent en lui. Vautrin lui dit que pour réussir à Paris, il faut être riche, et que pour être riche, il faut savoir tricher, séduire ou profiter des autres. « La réussite justifie les moyens », semble-t-il suggérer.

Le jeune homme se trouve à un carrefour. D’un côté, il y a le monde brillant mais cruel des salons, représenté par les filles ingrates du père Goriot. De l’autre, il y a l’ombre et les combines, représentées par Vautrin. Et au milieu, il y a cette pension Vauquer, microcosme de la société, où se côtoient la misère, l’égoïsme, l’ambition et la tragédie silencieuse d’un vieil homme qui a tout donné pour l’amour de ses filles.

Ce premier chapitre plante le décor d’un drame qui va se jouer. La pension Vauquer n’est pas qu’une simple maison ; c’est le théâtre où les vices et les passions de la société parisienne vont se révéler, à travers le destin croisé d’un vieux père sacrifié, d’un jeune homme tenté, et d’un mystérieux personnage aux plans obscurs.

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