Cinq semaines. Voilà ce qui me reste. Cinq petites semaines à vivre. Et encore, il n’en reste peut-être que quatre… ou trois. Je ne sais plus. Le temps est devenu une chose étrange, qui glisse entre mes doigts comme du sable.
Tout a commencé il y a quelques heures, dans une grande salle froide et sombre. C’était le tribunal. Des hommes en robes noires me regardaient, graves. J’étais assis sur un banc de bois dur, entouré de gendarmes. Leurs mains étaient fermes sur mes épaules. Devant moi, il y avait des visages, beaucoup de visages. Des curieux, des gens venus voir le spectacle. Ils chuchotaient, leurs yeux brillants de curiosité, comme au théâtre. Moi, j’étais le spectacle.
Le juge a parlé. Sa voix était calme, monotone, comme s’il lisait une liste de courses. Mais les mots qu’il prononçait étaient des coups de marteau. Chacun résonnait dans ma tête. « Au nom du peuple français… » J’entendais le bruit de ma propre respiration, trop rapide. « … le jury vous a reconnu coupable… » Le mot « coupable » est tombé comme une pierre dans un puits. Et puis est venu l’autre mot. Le grand mot. Celui qui change tout. « … est condamné à la peine de mort. »
Condamné à mort.
Quand on entend ça, on croit d’abord ne pas avoir bien compris. On se dit : « Ce n’est pas possible. Ce n’est pas pour moi. Ils parlent d’un autre. » Le cœur bat si fort qu’on a l’impression qu’il va sortir de la poitrine. Les oreilles bourdonnent. La salle semble tourner, les visages deviennent flous. J’ai regardé mes mains. Mes propres mains. Elles tremblaient. C’étaient les mains d’un condamné à mort. C’était mon corps, ma vie, et pourtant, tout semblait déjà appartenir à quelqu’un d’autre. À la justice. À la guillotine.
Les gendarmes m’ont relevé. Mes jambes étaient molles, comme en coton. Je ne sentais plus le sol. Ils m’ont emmené, traversant une foule qui s’écartait. Les murmures me suivaient. Je marchais, mais c’était comme si je regardais quelqu’un d’autre marcher. Ce n’était plus moi. L’homme qui était entré dans cette salle le matin, avec un tout petit espoir au fond du cœur, cet homme-là était déjà mort. À sa place, il ne restait qu’une chose : un condamné.
Maintenant, je suis ici. Dans cette cellule. Les murs sont épais et froids. Une petite fenêtre grillagée laisse entrer un carré de ciel gris. C’est tout ce qui me reste du monde. Je suis assis sur ma paillasse, et je pense. Je pense à tout et à rien. Ma vie défile dans ma tête, mais c’est une vie étrangère. Les souvenirs d’enfance, les rires, les visages aimés… tout cela semble appartenir à une autre personne. Une personne libre. Comment en suis-je arrivé là ? Je me pose la question, encore et encore. J’ai commis un acte terrible, c’est vrai. La justice l’a dit. Mais est-ce que cette punition est juste ? Est-ce que tuer celui qui a tué rend les choses meilleures ?
La mort. Avant aujourd’hui, c’était un mot. Un mot lointain, pour les vieillards, pour les malades. Un événement naturel, à la fin d’une longue vie. Maintenant, la mort a un visage. Elle a une date. Elle m’attend. Elle est là, au bout de ces cinq semaines, précise et froide comme l’acier de la lame. Je sais comment cela va se passer. On me le décrira sans doute. L’échafaud, la foule, le bourreau… Je ferme les yeux et j’essaie de l’imaginer, mais mon esprit se rebelle. Il refuse. Il veut vivre.
Je regarde mes mains à nouveau. Elles peuvent encore toucher, tenir, caresser. Elles sont chaudes. Dans cinq semaines, elles seront froides. Je pense à mon souffle, à l’air qui entre et sort de mes poumons, sans que j’y pense. Ce souffle, un jour prochain, s’arrêtera. Pour toujours. C’est cela, le plus difficile à comprendre : le « pour toujours ». L’idée que tout s’arrête. Le soleil continuera de se lever, les gens continueront de rire et de se disputer, le monde tournera… et moi, je n’y serai plus. Je serai devenu un souvenir, puis plus rien.
Parfois, une vague d’espoir absurde me submerge. Et si on me graciait ? Et si le roi changeait d’avis ? Mais non. La machine est en marche. Elle est lourde, elle est lente, mais elle est inexorable. Elle avance vers moi, jour après jour, heure après heure.
Je vais écrire. C’est la seule chose qui me reste. Écrire ce que je ressens, minute par minute. Peut-être que ces mots seront lus un jour. Peut-être que quelqu’un, en les lisant, comprendra ce que c’est que d’attendre sa propre mort. Peut-être que cela l’empêchera de trouver cela normal, juste, ou nécessaire. Peut-être que ces mots serviront à quelque chose.
Dehors, j’entends des bruits de la vie. Une charrette qui passe, des enfants qui crient en jouant. Leurs voix sont joyeuses, insouciantes. Ils courent vers leur avenir. Moi, je suis assis dans le silence de ma cellule, et mon avenir, c’est un mur. Un mur contre lequel je vais m’écraser dans cinq semaines.
Le jour baisse. L’ombre grandit dans le coin de la cellule. La première journée de condamné s’achève. Il m’en reste trente-cinq comme celle-ci. Trente-cinq fois le même cauchemar éveillé. Comment vais-je tenir ? Je ne sais pas. Je sais seulement que je suis vivant, en ce moment même. Et que cette vie, si courte soit-elle, est tout ce que j’ai.
