L'Avare

Molière (1668)

Ch. 1/8
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Chapitre 1 sur 8

La manie d'Harpagon

~3 min de lecture744 mots

Dans une grande maison parisienne, un peu délabrée par manque d'entretien, vivait Harpagon, un vieil homme riche mais d'une avarice légendaire. Sa principale occupation, en dehès de compter et recompter son argent, était de surveiller ses domestiques, qu'il soupçonnait sans cesse de vouloir le voler. Ce matin-là, dans la salle principale aux meubles poussiéreux, il faisait face à La Flèche, le valet de son fils Cléante, d'un air aussi renfrogné que ses vêtements usés.

« Montre-moi tes mains ! » tonna Harpagon, les yeux plissés de méfiance. La Flèche, résigné, tendit ses paumes ouvertes. « Et maintenant l'autre côté ! » continua le vieil homme, inspectant chaque doigt comme s'il cherchait une pièce d'or collée. Satisfait de ne rien trouver, il grogna : « Bon. Tu peux partir. Et souviens-toi, je n'aime pas qu'on écoute aux portes. » La Flèche s'éclipsa, soulagé, tandis qu'Harpagon marmonnait pour lui-même : « Ces valets sont tous des fripons. Ils ont l'air de ne penser à rien, mais ils guettent le moment pour vous dérober votre bien. »

Peu après, ses deux enfants, Élise et Cléante, entrèrent. Ils parlaient à voix basse, l'air préoccupé. Élise, douce et raisonnable, confiait à son frère son inquiétude : leur père voulait la marier à un certain Anselme, un homme riche mais âgé, qu'elle n'aimait pas. « Il ne pense qu'à la dot qu'il n'aura pas à payer ! » soupira-t-elle. Cléante, fougueux et amoureux d'une jeune fille pauvre nommée Mariane, était tout aussi désespéré. « Notre père tient les cordons de la bourse si serrés que je ne peux même pas offrir un bouquet à celle que j'aime », se lamenta-t-il.

Soudain, Harpagon surgit derrière eux, l'oreille aux aguets. « De quoi parlez-vous ? De l'argent ? Vous complotez pour me soutirer des écus ? » s'écria-t-il. Cléante tenta de le rassurer : « Nous parlions de nos projets, mon père. » Mais Harpagon, méfiant, les sermonna longuement sur l'importance de l'économie. « Il faut thésauriser, mes enfants ! Éviter toute dépense inutile ! Regardez-moi : je porte des habits modestes, je fais réparer les souliers de mes chevaux plutôt que d'en acheter de neufs, et je nourris mes domestiques si peu qu'ils en maigrissent à vue d'œil ! C'est ainsi qu'on devient riche. »

Il annonça ensuite ses projets : Élise épouserait Anselme, un choix purement financier, et lui, Harpagon, avait décidé de se remarier avec une jeune fille charmante et sans fortune, Mariane. À cette nouvelle, Cléante pâlit horriblement. C'était la même Mariane dont il était éperdument amoureux ! Il sentit son cœur se serrer, mais n'osa rien révéler devant son père.

Le reste de la journée fut une comédie permanente de l'avarice. Harpagon donna des ordres absurdes à son cuisinier, Maître Jacques, qui servait aussi de cocher pour économiser un salaire. « Pour le souper de ce soir, où j'invite Mariane, prépare un festin... mais dépense le moins possible ! Servez des plats où l'on met beaucoup de pain et peu de viande. Et dites au marchand de vin qu'il me fasse un prix pour une qualité médiocre ! » Maître Jacques, excédé, grognait dans sa barbe mais obéissait.

Le clou de la manie d'Harpagon fut révélé lorsqu'il se retrouva seul dans le jardin. Il regarda nerveusement autour de lui, puis se dirigea vers un coin de terre fraîchement remuée. Là, il avait enterré sa chère cassette, un coffre rempli de dix mille écus d'or. C'était son trésor, son secret le plus cher. Il se pencha et murmura à la terre : « Ma chère cassette, si on te volait, je serais perdu ! Tu es ma seule joie, ma seule consolation. » Cette scène grotesque, où un vieil homme parlait à un tas de terre, résumait toute sa folie : l'amour de l'argent avait remplacé tout autre sentiment dans son cœur.

Le soir tombait sur la maison silencieuse. Cléante, désespéré par l'annonce du mariage de son père avec Mariane, commençait à ruminer un plan pour trouver l'argent dont il avait besoin, peut-être en empruntant à un usurier sans savoir que cet homme cruel n'était autre que son propre père. Élise, de son côté, espérait que son amoureux, Valère, l'intendant de la maison, trouverait une solution. Quant à Harpagon, il retourna dans sa chambre, verrouillant soigneusement chaque porte, obsédé par la peur qu'on ne lui vole son or. Sa manie, cette peur maladive de perdre son argent, empoisonnait l'atmosphère de la maison et menaçait le bonheur de tous.

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