La Chevre de Monsieur Seguin

Alphonse Daudet (1869)

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Chapitre 1 sur 5

La lettre à Gringoire

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Mon cher Gringoire,

Je viens d'apprendre que tu as encore refusé un bon poste, cette fois-ci dans un journal bien établi. Tu me dis que tu veux rester libre, comme un oiseau, sans patron ni horaires fixes. Tu veux vivre ta vie de poète à ta guise. Cette nouvelle m'a fait penser tout de suite à l'histoire de Monsieur Seguin. Tu ne le connais pas ? C'est un brave homme dont je vais te raconter l'aventure. Écoute bien, car cette histoire pourrait bien te concerner.

Monsieur Seguin habitait une petite maison au pied des montagnes, entourée d'un grand pré tout vert. Il n'avait jamais eu de chance avec ses chèvres. Voilà pourquoi : il les perdait toutes, exactement de la même manière.

Un beau matin, la chèvre brise sa corde, s'enfuit dans la montagne, et là-haut... le loup la mange. Cela arrivait chaque fois, sans exception. Certaines résistaient plus longtemps que d'autres, mais toutes finissaient par rencontrer le loup. Monsieur Seguin ne comprenait pas. Il traitait pourtant ses bêtes avec douceur. Il leur donnait une longue corde pour brouter à l'aise, de l'herbe fraîche en abondance, et une petite étable propre pour la nuit. Il les soignait comme des enfants. Mais rien n'y faisait. Dès qu'elles sentaient l'air libre de la montagne, elles étaient prêtes à tout risquer.

La première qui partit s'appelait Cocarde. Elle se battit presque toute la nuit. Au petit jour, le loup la mangea.

La suivante se nommait Blanchette. Elle était plus douce, mais tout aussi têtue. Elle tint bon jusqu'à la troisième cloche du matin. Puis, ce fut fini pour elle aussi.

Il y eut ensuite Ninette, qui se laissa surprendre en plein jour, et puis Musette, et puis tant d'autres... Chaque fois, c'était le même drame. Monsieur Seguin pleurait chaque perte, mais il aimait trop les chèvres pour s'arrêter. Il se disait toujours : "La prochaine fois, je la garderai."

Et puis, il acheta Blanquette.

Ah, Gringoire, si tu avais vu Blanquette ! C'était une petite chèvre blanche avec des taches noires, des yeux doux et malicieux, et des cornes fines comme des sabres. Elle était vive, espiègle, et d'une grâce folle. Dès le premier jour, en la voyant sauter dans le pré, Monsieur Seguin sentit son cœur se serrer. Il comprit tout de suite qu'elle aurait, plus que toutes les autres, le goût de la liberté.

Il redoubla donc de précautions. Il l'attacha avec une corde plus solide, dans le coin d'herbe le plus riche. Il venait la voir dix fois par jour. Blanquette semblait contente. Elle broutait avec appétit, faisait des bonds joyeux, et se frottait contre la main de son maître.

Mais souvent, elle restait immobile, le museau tourné vers la grande montagne. Elle regardait, là-haut, les crêtes sauvages, les rochers gris, les landes parfumées de thym et de lavande. Le vent lui apportait des senteurs enivrantes. Elle voyait les autres chèvres libres, comme de petits points blancs dans le lointain, gambadant sur les pentes. Alors, un grand soupir lui soulevait les flancs. Le pré de Monsieur Seguin, si vert soit-il, lui paraissait soudain bien triste. C'était une prison.

Un soir, en rentrant, elle ne toucha presque pas à son fourrage. Monsieur Seguin la vit qui regardait fixement la montagne, déjà violette dans le crépuscule. Il devina son désir.

"Eh bien, Blanquette," lui dit-il d'une voix triste, "tu en veux toi aussi, de cette liberté ? Tu veux me quitter pour le loup ?"

Blanquette, se tournant vers lui, sembla dire : "Oui."

Alors, le bonhomme s'assit sur une pierre et se prit la tête dans les mains. Il se mit à réfléchir à son malheur. Il avait tout essayé : la douceur, la bonne nourriture, une corde longue. Rien ne retenait ses chèvres. Elles préféraient l'aventure dangereuse à la sécurité ennuyeuse. Elles choisissaient le grand ciel et le risque terrible, plutôt que l'étable close et la vie tranquille.

Et c'est là, mon cher ami, que ton histoire et celle de Blanquette se rejoignent dans ma tête. Tu es comme ces chèvres de Monsieur Seguin. Tu refuses la sécurité d'un métier régulier, d'un salaire fixe, d'une vie organisée. Tu regardes, toi aussi, vers la montagne de la liberté absolue. Tu humes le vent de l'aventure et du rêve. Tu crois que là-haut, tout sera plus beau, plus intense, plus vrai.

Monsieur Seguin aurait pu dire à Blanquette ce que je vais te dire : la liberté totale est un rêve magnifique, mais le monde est plein de loups. La sécurité d'un toit, d'un repas, d'une vie stable, ce n'est pas seulement de l'ennui. C'est aussi une protection. Une corde, même si elle limite un peu les mouvements, peut empêcher de tomber dans le ravin.

Je ne te dis pas de renoncer à tes rêves, Gringoire. Un poète doit garder son âme libre. Mais je te mets en garde : la liberté sans limites, sans structure, est un chemin périlleux. Regarde ce qui est arrivé à toutes les chèvres de Monsieur Seguin. Elles ont couru vers leur perte, pour avoir trop désiré l'horizon.

Réfléchis bien, mon ami. Peut-être qu'un poste de journaliste te laisserait assez de temps pour écrire tes vers, tout en t'évitant de connaître la faim, ce loup qui guette les artistes trop insouciants.

Je t'embrasse bien fort, et j'attends ta réponse.

Ton ami qui s'inquiète pour toi.

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