Cyrano de Bergerac

Edmond Rostand (1897)

Ch. 1/10
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Chapitre 1 sur 10

Cyrano fait sensation à l'Hôtel de Bourgogne

~5 min de lecture1 146 mots

Un soir de l'année 1640, à Paris, la salle de l'Hôtel de Bourgogne était pleine à craquer. On donnait une pièce de théâtre, et le public, bruyant et coloré, attendait le spectacle. C'était un vrai mélange de la société de l'époque : des bourgeois bien habillés, des soldats en uniforme, des poètes rêveurs, et même des pickpockets qui profitaient de la foule. Dans les loges, les nobles, hommes et femmes, parlaient à voix haute sans se soucier des acteurs. L'atmosphère était électrique, pleine de rires, de chuchotements et de disputes.

Parmi ce public, un jeune homme très beau mais l'air inquiet, Christian de Neuvillette, observait la scène. Il était nouveau dans la ville et venait de rejoindre la compagnie des Cadets de Gascogne, un régiment de soldats réputés pour leur courage et leur fierté. Christian était amoureux, d'un amour impossible selon lui, de la belle et intelligente Roxane. Mais il se sentait maudit : il était beau, certes, mais complètement incapable de trouver les mots pour lui parler d'amour. Il se désespérait, persuadé qu'une femme aussi raffinée ne pourrait jamais aimer un homme qui ne sait pas s'exprimer.

Dans une autre loge, justement, se trouvait l'objet de son admiration : Roxane. Elle était accompagnée de son chaperon, la duègne, et du puissant Comte de Guiche. Ce dernier, homme ambitieux et sûr de lui, voulait épouser Roxane. Il avait même organisé ce mariage en secret, en la promettant à un de ses amis, le Vicomte de Valvert. Mais Roxane, une « précieuse », c'est-à-dire une femme qui adore les belles manières et les conversations raffinées, méprisait ce projet. Son cœur était libre, et elle n'aimait que l'esprit et l'éloquence.

Soudain, un murmure parcourut la salle. « Il arrive ! » chuchotaient certains. « Cyrano va venir ! » Le nom de Cyrano de Bergerac était sur toutes les lèvres. Tout le monde le connaissait, ou du moins, connaissait sa légende. C'était un poète-soldat, un Cadet de Gascogne, aussi habile avec sa plume qu'avec son épée. Mais on parlait surtout… de son nez. Un nez immense, extraordinaire, dont on disait qu'il était une arme à lui tout seul. Cyrano en était extrêmement fier et susceptible : la moindre remarque à ce sujet déclenchait sa colère et un duel immédiat.

Son ami fidèle, Le Bret, un homme raisonnable et inquiet, le cherchait dans la foule. Il savait que Cyrano avait interdit à l'acteur Montfleury de se produire sur scène pendant un mois, et que ce soir, Montfleury devait justement jouer. Le Bret redoutait un scandale. Ses craintes se confirmèrent lorsque Montfleury apparut sur scène. À peine l'acteur eut-il ouvert la bouche qu'une voix tonnante retentit depuis le fond de la salle : « Coquin ! Ne t'ai-je pas ordonné de suspendre pour un mois ton jeu de grotesque ? »

Toutes les têtes se tournèrent. Là, debout, les bras croisés, son grand chapeau à plumes enfoncé sur la tête, se tenait Cyrano. Son nez, effectivement prodigieux, semblait défier l'assemblée. Le silence se fit. Montfleury, tremblant, essaya de continuer, mais Cyrano l'interrompit à nouveau avec une violence qui glaça le sang. Il monta même sur une chaise et lança des insultes si poétiques et si cruelles que le pauvre acteur, humilié et terrifié, finit par fuir la scène sous les huées d'une partie du public.

Le propriétaire du théâtre tenta de protester, mais Cyrano, d'un geste noble, jeta une bourse pleine d'argent sur la scène pour compenser la recette perdue. C'était typique de lui : provocateur mais généreux, violent mais chevaleresque. Le scandale était à son comble, et la salle était divisée entre ceux qui admiraient son audace et ceux qui la trouvaient insupportable.

C'est alors que le Vicomte de Valvert, le prétendant que de Guiche avait choisi pour Roxane, décida de se faire remarquer. Voulant impressionner la belle et son puissant protecteur, il se moqua haut et fort du nez de Cyrano, avec une phrase maladroite et méchante. Un silence de mort s'installa. Tout le monde retint son souffle. Cyrano se tourna lentement vers l'insolent, un sourire étrange aux lèvres. Au lieu de dégainer son épée tout de suite, il fit preuve d'une créativité extraordinaire.

« Ah ! non ! c'est un peu court, jeune homme ! » lui dit-il. Et il se lança dans une tirade incroyable, une véritable leçon d'insulte poétique. Pendant plusieurs minutes, il inventa sur le champ vingt façons différentes, toutes plus ingénieuses et ridicules les unes que les autres, de se moquer de son propre nez. Il le compara à un rocher, à un pic, à un cap, à une péninsule ! Les métaphes se succédaient, brillantes, drôles et écrasantes. Le public, d'abord stupéfait, commença à rire, puis à applaudir, subjugué par l'esprit et la verve du poète. Valvert, écarlate de honte, était réduit à l'état de risée générale.

Quand il eut épuisé son imagination, Cyrano conclut avec élégance : « C'est tout ? … C'est tout ? » Puis, comme la provocation devait tout de même être punie, il ajouta : « Je vais me fâcher ! … Et je vous plante mon épée comme je ferais d'un élastique ! » C'était le signal du duel. Mais Cyrano, pour ajouter à l'humiliation, annonça qu'il allait improviser une ballade tout en se battant. « Je vous ferai, mon cher, une ballade sur-le-champ, et je vous toucherai au dernier vers. »

Le combat qui s'ensuivit fut aussi extraordinaire que les mots qui l'avaient précédé. Cyrano esquiva les coups de Valvert avec une grâce de danseur, tout en composant et en récitant les strophes d'un poème. « Je jette avec grâce mon feutre, / Je fais lentement l'abandon / Du grand manteau qui me calfeutre, / Et je tire mon espadon… » À chaque vers, l'épée de Cyrano menaçait son adversaire. Le public, hypnotisé, suivait le rythme de la ballade. Au dernier vers, « À la fin de l'envoi, je touche ! », la pointe de l'épée de Cyrano effleura la poitrine de Valvert, qui s'effondra, vaincu. La salle explosa en applaudissements. Cyrano venait de remporter une victoire totale, à la fois par les armes et par les mots.

Alors que la foule l'acclamait, Cyrano aperçut soudain le visage de Roxane dans une loge. Son propre visage, si fier et si moqueur un instant plus tôt, se transforma. Une vulnérabilité intense, presque douloureuse, y apparut. Il venait de réaliser que la femme qu'il aimait en secret depuis toujours, sa propre cousine Roxane, avait assisté à toute la scène. Était-elle impressionnée par son exploit ? Ou choquée par sa violence ? Il ne savait pas. Mais ce regard croisé, plein de sens non-dits, marqua la fin de cette soirée mouvementée. Cyrano, le héros triomphant, était aussi un homme torturé par un amour qu'il croyait impossible à cause de ce fameux nez. La pièce pouvait enfin commencer, mais le vrai drame, celui des cœurs, venait de se révéler.

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