Dans la Westphalie, une province d'Allemagne, vivait un jeune homme nommé Candide. On le disait fils de la sœur du baron, mais personne ne connaissait son véritable père. Il habitait le magnifique château de Thunder-ten-tronckh, qui passait pour le plus beau des châteaux, avec sa porte et ses fenêtres. Le baron, son oncle, était un des plus puissants seigneurs de la province, car son château possédait une porte *et* des fenêtres.
Candide avait l'esprit simple et le cœur pur. Son précepteur, le docteur Pangloss, lui enseignait la philosophie. Pangloss affirmait que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Il démontrait, avec de longs raisonnements, que les nez étaient faits pour porter des lunettes, donc nous avons des lunettes. Que les pierres étaient destinées à être taillées pour faire des châteaux, donc le baron avait un très beau château. Et que les cochons étant créés pour être mangés, nous mangeons du porc toute l'année.
Candide écoutait ces leçons avec une admiration sans bornes. Il croyait fermement que tout allait parfaitement bien au château, où régnaient, selon lui, l'ordre et le bonheur. La baronne, pesant environ trois cent cinquante livres, y commandait avec une dignité qui la rendait encore plus respectable. Sa fille, la belle Cunégonde, âgée de dix-sept ans, avait les joues fraîches, l'air appétissant et l'esprit vif. Le fils du baron paraissait digne de son père en toutes choses.
Un jour, en se promenant près du château, Cunégonde aperçut le docteur Pangloss donnant une leçon de physique expérimentale à sa femme de chambre, une jolie brune très complaisante. Curieuse, Cunégonde voulut essayer elle aussi ce raisonnement par l'expérience. Elle rencontra Candide dans le petit bois, et tous deux discutèrent des causes et des effets. En parlant, ils tombèrent par terre. Le baron, passant par là, les surprit et chassa Candide du château à grands coups de pied.
Ainsi, le pauvre Candide, expulsé du paradis terrestre, erra longtemps dans les champs, pleurant et levant les yeux vers le ciel. La faim le tourmentait. Il s'arrêta tristement devant une auberge. Deux hommes en uniforme bleu le remarquèrent. « Camarade, lui dirent-ils, tu as bonne mine, tu es de belle taille. Viens avec nous, le roi des Bulgares a besoin de soldats. »
Ils lui offrirent à manger et à boire, puis l'emmenèrent dans un camp militaire. Là, on le rasa, on lui donna un uniforme, on lui apprit à tourner à droite, à gauche, à lever la baïonnette. Le lendemain, à l'exercice, il trouva que faire trente fois le même mouvement était fatigant. Voulant user de sa liberté, il prit le chemin de la porte. Deux soldats l'arrêtèrent et le ramenèrent au camp.
On le jugea pour avoir quitté son poste. Il eut le choix entre être passé par les armes ou recevoir trente-six coups de bâton par tout le régiment. Candide, fidèle à la philosophie de Pangloss, déclara que la volonté des hommes était libre et qu'il choisissait de ne pas mourir. Il reçut donc les trente-six coups.
Le régiment comptait deux mille hommes. Cela fit quatre mille coups de bâton qui lui labourèrent les muscles des fesses jusqu'aux épaules. Comme on allait procéder à un troisième tour, Candide, n'en pouvant plus, demanda grâce. Un officier intervint et ordonna d'arrêter. « On ne peut exiger de l'homme l'impossible, dit-il. »
Candide, à demi mort, se traîna sur le sol. Il pensait à Pangloss et à sa belle philosophie. « Si c'est ici le meilleur des mondes possibles, se disait-il, que doivent être les autres ? »
Peu à peu, ses blessures guérirent. Un jour, le roi des Bulgares passa en revue ses troupes. Candide, malgré lui, exécuta si bien les mouvements qu'on le remarqua. L'heure de la guerre arriva. Les Bulgares livrèrent bataille aux Abares. Rien n'était si beau, si leste, si brillant que les deux armées. Les canons renversèrent d'abord à peu près six mille hommes de chaque côté. La mousqueterie ôta du meilleur des mondes neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d'hommes.
Candide, tremblant comme un philosophe, se cacha du mieux qu'il put pendant cette boucherie héroïque. Enfin, tandis que les deux rois faisaient chanter des Te Deum chacun dans son camp, il prit la résolution d'aller raisonner ailleurs des effets et des causes. Il marcha sur des membres palpitants et des ruines fumantes, parvint à un village voisin qui était en cendres. C'était un village abare que les Bulgares avaient brûlé selon les lois de la guerre.
Des vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles sanglantes. Des filles, éventrées après avoir assouvi les besoins naturels de quelques héros, rendaient les derniers soupirs. D'autres, à demi brûlées, criaient qu'on achevât de leur donner la mort.
Candide s'enfuit au plus vite dans un autre village. Il appartenait à des Bulgares, et les héros abares l'avaient traité de même. Candide, marchant toujours sur des membres palpitants ou à travers des ruines, arriva hors du théâtre de la guerre, avec quelques provisions dans son bissac, et Cunégonde toujours présente à son esprit.
Arrivé en Hollande, terre de riches marchands, il demanda l'aumône à plusieurs personnes graves, qui toutes lui répondirent que s'il continuait à faire ce métier, on l'enfermerait dans une maison de correction pour lui apprendre à vivre. Il s'adressa enfin à un homme qui venait de parler tout seul pendant une heure sur la charité. Cet orateur, le regardant de travers, lui dit : « Que venez-vous faire ici ? Y êtes-vous pour la bonne cause ? »
« Il n'y a point d'effet sans cause, répondit modestement Candide. Tout est enchaîné nécessairement et arrangé pour le mieux. Il a fallu que je fusse chassé d'auprès de Mademoiselle Cunégonde, que je passe par les baguettes, et que je demande mon pain, jusqu'à ce que je puisse en gagner. Tout cela ne pouvait être autrement. »
« Mon ami, lui dit l'orateur, croyez-vous que le pape soit l'Antéchrist ? »
« Je ne l'avais pas encore entendu dire, répondit Candide, mais qu'il le soit ou qu'il ne le soit pas, je manque de pain. »
« Tu ne mérites pas d'en manger, dit l'autre. Va, misérable, va, ne m'approche jamais. »
La femme de l'orateur, ayant mis la tête à la fenêtre, et voyant un homme qui doutait que le pape fût l'Antéchrist, lui répandit sur le visage un plein... (l'histoire s'arrête ici pour ce chapitre, laissant Candide face à cette nouvelle épreuve).
