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Le Rouge et le Noir (extraits)

Stendhal 5 min de lecture
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Julien Sorel, fils d’un charpentier brutal, est un jeune homme d’une intelligence et d’une sensibilité rares dans la petite ville de Verrières. Il a dévoré les livres et nourrit une ambition dévorante, inspirée par le souvenir de Napoléon. Pour échapper à son milieu, il devient précepteur des enfants de M. de Rênal, le maire de la ville. Voici l’extrait où Julien, pour la première fois, pénètre dans l’hôtel particulier des Rênal et rencontre Madame de Rênal, scène capitale qui marque le début de sa trajectoire.

**Extrait du Chapitre V – Une Négociation**

M. de Rênal sortit de son cabinet, de l’air grave et doctoral qu’il prenait lorsqu’il traversait la ville, pour aller à son église. Il était fort content de lui. Cette satisfaction éclatait dans toute sa physionomie. L’accueil plein de timidité et presque gauche que lui fit Julien ne le choqua point. L’effroi qu’il inspirait à ce jeune homme le flattait au contraire. Il n’avait pas le temps de s’arrêter, il adressa à son futur précepteur quelques paroles obligeantes, et partit pour faire une visite.

Julien, resté seul, commença à regarder autour de lui. Il se trouvait dans la plus belle salle de la maison. Il vit un grand miroir sur la cheminée, et fut frappé de sa propre image. Son habit, propre mais fort usé, lui parut d’une mesquinerie choquante au milieu de cette pièce magnifique. Il se sentit tout à coup saisi d’une émotion violente. Il était à cent lieues de l’idée de se plaindre de l’injustice du sort, mais il ne pouvait se défendre d’un mouvement de colère contre cette pauvreté qui lui semblait une tache indélébile. « Faut-il, se dit-il, que je sois si différent de ces gens-là ! »

Dans ce moment, Mme de Rênal traversait la galerie ; elle aperçut Julien et s’arrêta. Julien, qui était tourné de l’autre côté, ne la vit pas. Il tressaillit quand la voix douce de Mme de Rênal retentit tout près de son oreille.

— Que faites-vous là, mon enfant ?

Julien se retourna vivement, et, frappé de l’expression si tendre des yeux de Mme de Rênal, oublia une partie de sa timidité. Bientôt, étonné de sa beauté, il oublia tout, même ce qu’il venait faire. Mme de Rênal avait répété sa question.

— Je viens pour être précepteur, madame, lui dit-il enfin, tout honteux des larmes qu’il essuyait de son mieux.

Mme de Rênal resta interdite ; ils étaient fort près l’un de l’autre, à se regarder. Julien n’avait jamais vu un être aussi bien vêtu et surtout une femme avec un teint si éblouissant, lui parler d’un air doux. Mme de Rênal regardait les grosses larmes qui s’étaient arrêtées sur les joues si pâles d’abord de ce jeune paysan. Bientôt elle se mit à rire, avec toute la gaieté folle d’une jeune fille ; elle se moquait d’elle-même, et ne pouvait se figurer tout son bonheur. Quoi ! c’était là ce précepteur qu’elle s’était figuré comme un prêtre sale et mal vêtu, qui viendrait gronder et fouetter ses enfants !

— Quoi ! monsieur, lui dit-elle enfin, vous savez le latin ?

Ce mot « monsieur » étonna si fort Julien qu’il réfléchit un instant.

— Oui, madame, répondit-il timidement.

Mme de Rênal était si heureuse qu’elle osa dire à Julien :

— Vous ne gronderez pas trop ces pauvres enfants ?

— Moi, les gronder ! dit Julien étonné, et pourquoi ?

— N’est-ce pas, monsieur, ajouta-t-elle après un petit silence et d’une voix dont chaque instant augmentait l’émotion, vous serez bon pour eux, vous me le promettez ?

S’entendre appeler de nouveau « monsieur », bien sérieusement, et par une dame si bien vêtue, était au-dessus de toutes les prévisions de Julien. Dans tous les châteaux en Espagne de sa jeunesse, il s’était dit qu’aucune femme *comme il faut* ne daignerait lui parler que quand il aurait un bel uniforme. Mme de Rênal, de son côté, était complètement trompée par la beauté du teint, les grands yeux noirs de Julien et ses jolis cheveux qui frisaient plus qu’à l’ordinaire, parce que pour se rafraîchir il venait de plonger la tête dans le bassin de la fontaine publique. À sa grande joie, elle trouvait l’air timide d’une jeune fille à ce fatal précepteur, dont elle avait tant redouté pour ses enfants la dureté et l’air rébarbatif. Pour l’âme si paisible de Mme de Rênal, le contraste de ses craintes et de ce qu’elle voyait fut un grand événement. Enfin elle revint de sa surprise. Elle fut étonnée de se trouver ainsi à la porte de sa maison avec ce jeune homme presque en chemise et si près de lui.

— Entrons, monsieur, lui dit-elle d’un air assez embarrassé.

De sa vie, Mme de Rênal n’avait été aussi profondément affectée par un sentiment de plaisir aussi pur ; jamais une apparition aussi gracieuse n’était venue, pour ainsi dire, rassurer des craintes plus inquiétantes. Ainsi, ces charmants enfants, dont elle avait si bien soin, ne tomberaient pas aux mains d’un prêtre sale et grognon. À peine sous le vestibule, elle se retourna vers Julien, qui la suivait timidement. Son air étonné, à la vue d’une maison si belle, était une grâce de plus aux yeux de Mme de Rênal. Elle ne pouvait en croire ses yeux ; il lui semblait surtout que le précepteur devait avoir un habit noir.

— Mais est-il vrai, monsieur, lui dit-elle en s’arrêtant encore, et craignant mortellement de se tromper, tant sa croyance la rendait heureuse, savez-vous vraiment le latin ?

Ces mots choquèrent l’orgueil de Julien et dissipèrent le charme dans lequel il vivait depuis un quart d’heure.

— Oui, madame, dit-il en cherchant à prendre un air froid, je sais le latin aussi bien que M. le curé, et même quelquefois il a la bonté de dire mieux que lui.

Mme de Rênal trouva Julien l’air fort méchant ; il s’était arrêté à deux pas d’elle. Elle s’approcha et lui dit à voix basse :

— N’est-ce pas, les premiers jours, vous ne fouetterez pas mes enfants, même quand ils ne sauraient pas leurs leçons ?

Littera