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La Chartreuse de Parme (extraits)

Stendhal 4 min de lecture
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La Chartreuse de Parme (extrait du chapitre 8) – La rencontre de Fabrice et Clélia

Fabrice del Dongo, jeune aristocrate italien, est emprisonné dans la forteresse de Parme, la citadelle, sur ordre du prince Ranuce-Ernest IV qui le croit impliqué dans une conspiration. Du haut de sa cellule, il aperçoit chaque jour la volière de Clélia Conti, fille du gouverneur de la prison, le général Conti. Une passion silencieuse et intense naît entre les deux jeunes gens, séparés par les barreaux et les conventions.

Un matin, au lever du soleil, Fabrice était à sa fenêtre, les yeux fixés sur la jalousie de la belle volière où, depuis huit mois, il avait aperçu les oiseaux de Clélia. Ces persiennes ne s’ouvraient point ce jour-là, et la cage était soigneusement renfermée dans l’intérieur de la chambre sombre qui, au premier étage du palais du gouverneur, servait de salon à Clélia. Fabrice remarqua avec tristesse ces préparatifs si différents de ceux des jours précédents. La beauté des oiseaux l’avait occupé d’abord ; peu à peu son attention s’était fixée sur la jeune fille qui en prenait soin, et dont l’âme lui semblait aussi pure et aussi noble que celle de ces charmants volatiles.

Clélia, de son côté, bien qu’elle s’en défendît avec une sévérité extrême, était profondément troublée par le prisonnier. Elle avait appris son histoire romanesque : neveu de la puissante duchesse Sanseverina, accusé sans preuve, jeune homme d’une beauté frappante et d’une bravoure déjà légendaire. Elle savait que son père, le général Conti, le gardait par obéissance servile au prince, et cette injustice ajoutait à l’intérêt qu’elle portait à Fabrice. Elle s’était imposé la règle de ne jamais lever les yeux vers les fenêtres de la tour Farnèse, nom donné au donjon de la citadelle. Mais ce matin-là, poussée par une inquiétude irrésistible – avait-on transféré le prisonnier ? était-il malade ? – elle s’approcha de la volière et, par un mouvement machinal, ouvrit un des petits volets de bois qui donnaient sur la tour.

Leurs regards se rencontrèrent. Fabrice, immobile, la contemplait avec une admiration si profonde, si dépourvue de toute hardiesse mondaine, qu’elle n’eut pas la force de détourner les yeux. Elle resta une seconde fascinée par l’expression de cette physionomie pâle et mélancolique, qui semblait dire : « Sommes-nous destinés à vivre séparés à jamais par la force des choses ? » Clélia fut la première à revenir à elle ; elle rougit extrêmement, ferma le volet avec précipitation, et s’enfuit au fond de sa chambre, se reprochant amèrement ce qu’elle appelait une faute impardonnable. Elle avait manqué à la promesse qu’elle s’était faite, et, qui plus est, à la dignité que lui imposait la position de son père. Comment ce jeune homme n’aurait-il pas interprété son regard comme une avance indécente ?

Fabrice, de son côté, resta comme transfiguré. Cette seconde de communication muette avait effacé des mois de captivité. Il avait vu dans les yeux de Clélia non de la pitié, mais de l’intérêt, et peut-être même un trouble semblable au sien. Il ne s’agissait plus seulement de la beauté d’un visage, mais de la rencontre de deux âmes que les circonstances rendaient également solitaires et fières. Il comprit alors toute la profondeur de l’attachement qui, sans qu’il en eût clairement conscience, s’était emparé de son cœur. Il aimait, et il était aimé, sinon par des paroles, du moins par ce langage des yeux qui ne trompe point.

Dès lors, sa prison changea de nature. Les murs ne lui semblaient plus hostiles, car ils étaient les témoins silencieux de ce secret partagé. Chaque détail de la vie de Clélia, deviné à travers les ouvertures de la volière, devint pour lui un sujet d’étude et de bonheur. L’heure où elle donnait à manger aux oiseaux fut l’heure sacrée de sa journée. Il apprit à distinguer le bruit de ses pas sur le plancher, le frôlement de sa robe. Parfois, un oiseau s’échappait, et il voyait ses mains fines et légères le rattraper avec une adresse pleine de grâce. Ces mains devinrent pour lui un objet de contemplation sans fin.

Clélia, malgré ses remords, ne put se résoudre à priver ses oiseaux d’air et de soleil. Elle rouvrit la volière le lendemain, mais avec des précautions infinies, évitant avec un soin craintif de tourner la tête vers la tour. Pourtant, elle sentait le regard de Fabrice posé sur elle comme une caresse, et cette sensation, à la fois douce et coupable, emplissait tout son être. Elle se mit à chanter, très bas d’abord, puis plus distinctement, des airs mélancoliques, comme pour donner à leurs rencontres une excuse innocente. Fabrice, le cœur battant, écoutait cette voix pure qui semblait descendre du ciel pour le consoler. Ainsi commença, dans le silence et la contrainte, l’un des plus grands et des plus tragiques amours de la littérature.

Littera