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La Vénus d'Ille

Prosper Mérimée 3 min de lecture
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Je descendis les derniers, et je vis, à la lueur des flambeaux, la Vénus d’airain au milieu du vestibule, toute ruisselante d’eau, les yeux caves, la bouche entrouverte, les cheveux dénoués, belle comme dans l’antiquité. Je m’arrêtai un instant, je l’avoue, avant de passer près d’elle. Je me contentai de la saluer d’un geste, et M. de Peyrehorade me dit : « Belle statue, hein ! Elle mériterait bien qu’on lui donnât un autre baiser. »

Le trait satirique du cicérone me fit oublier la frayeur que m’inspirait la statue. Je me mis à rire avec lui, et nous montâmes à l’appartement qui m’était destiné.

Le lendemain, au point du jour, on vint frapper à ma porte. C’était M. de Peyrehorade, en robe de chambre. « Debout ! Parisien ! s’écria-t-il en chaussant ses pantoufles. Voilà bien les paresseux de la capitale ! Il est six heures, et vous êtes encore au lit ! Moi, je suis sur pied depuis cinq heures. Voilà trois fois que je monte ; je me suis approché de votre porte sur la pointe des pieds : personne, nul signe de vie. Cela fait mal à votre âge de trop dormir. Et ma Vénus que vous n’avez pas encore vue ! Allons, levez-vous vite, et donnez-moi la main jusqu’à mon bosquet. Jamais vous ne m’avez promis de venir la voir au petit jour. Elle est là, vous dis-je. Vous nous trouverez prêts à déjeuner quand vous voudrez. Mais allons, de la vigueur ! »

En deux minutes je fus habillé, c’est-à-dire à moitié rasé, mal peigné, les boutons de mon habit mal ajustés. Suivant les bourrades de mon hôte, je descendis dans le jardin, et bientôt je me trouvai devant un petit bosquet entouré d’une charmille. M. de Peyrehorade s’arrêta un instant pour regarder mes yeux, puis il ouvrit une porte. Je me trouvai dans un carré d’environ vingt pieds, entièrement clos de murs très hauts. Dans un angle, sur un piédestal de granit, s’élevait la statue de la Vénus.

Elle avait environ six pieds de haut. Elle était placée, comme l’indiquait l’inscription, sur un piédestal de marbre blanc veiné de rose. Ses pieds, d’une forme divine, étaient chaussés de cothurnes d’or, semés de pierreries. Ses longues jambes étaient à demi couvertes d’une draperie. Sa main droite était levée à la hauteur de son sein, la paume en dedans, le pouce et les deux premiers doigts étendus, les deux autres légèrement pliés. L’autre main, rapprochée de la hanche, soutenait la draperie qui couvrait le bas de son corps. L’attitude de cette statue rappelait celle du joueur de mourre, je ne sais pourquoi. Peut-être voulait-elle montrer l’inscription gravée sur son piédestal. Quant à son visage, il était d’une beauté incomparable ; en même temps quelque chose de cruel et de sarcastique déparait cette beauté. Toutes ses lèvres étaient retroussées d’un rire moqueur. Ses yeux, un peu bridés, semblaient regarder avec une attention malicieuse. Chacun de ses traits exprimait une ironie froide et méchante. Et pourtant cette figure était si belle ! Je restai longtemps immobile à la contempler.

« Eh bien ! mon cher hôte, que dites-vous de ma Vénus ? dit M. de Peyrehorade, satisfait de mon admiration muette.

— Elle est… elle est bien diabolique ! répondis-je.

— Diabolique ! s’écria-t-il. Ah ! oui, elle est diabolique. Vous avez trouvé le mot. C’est une Vénus infernale. Vous ne l’avez pas encore vue de près. Venez. »

Il me prit par le bras et me conduisit devant la statue.

« Regardez, dit-il en me montrant le bras droit de la Vénus. Là, sur le bras, vous voyez ? » Et il me désigna quelques caractères gravés sur le bronze, qui, à la lueur du matin, me parurent être des lettres romaines. Je lus :

CAVE AMANTEM

« Qu’est-ce que cela veut dire ? demandai-je à mon hôte.

— Tu as là, mon cher, un mot latin, un avertissement. Cave amantem. Prends garde à celui qui t’aime. »

« Et cette inscription, ajouta-t-il en me montrant la main de la statue, cette inscription, VENUS TURPIS, qu’en pensez-vous ?

— Vénus la Laide ?

— Eh ! oui, Vénus la Laide. Mais ce n’est pas là le vrai sens. Turpis a, en latin, un autre sens… honteux, infâme. Ainsi, Vénus l’Infâme. Mais je vous ennuie avec mon latin. Voilà le déjeuner qui nous appelle. »

Littera