Colomba (extraits)
Orso della Rebbia, lieutenant en demi-solde, revenait en Corse après une longue absence. Il avait quitté son île natale très jeune, pour suivre son père, le colonel della Rebbia, dans l'exil. Sa sœur Colomba, restée au pays, avait grandi dans le souvenir de la vendetta qui opposait leur famille à celle des Barricini, accusés d'avoir assassiné leur père. Orso, éduqué sur le continent, méprisait ces coutumes barbares et ne songeait qu'à retrouver ses souvenirs d'enfance et à revoir les lieux de sa jeunesse.
En débarquant à Marseille, il rencontra par hasard Miss Lydia Nevil, une jeune Anglaise de haute naissance, voyageant avec son père, le colonel Nevil, un ancien militaire. Miss Lydia, romantique et avide d'émotions fortes, s'était éprise de la Corse après avoir vu un bandit célèbre. Elle questionna Orso sur son pays, ses mœurs, ses chants funèbres, les *voceri*. Orso, d'abord embarrassé, finit par se laisser aller au plaisir de parler de sa patrie. Il devint le cicérone de la jeune fille et de son père, qui décidèrent de faire ensemble le voyage de Corse.
À mesure que le brick s'approchait de la côte, le cœur d'Orso battait plus fort. La vue des maquis odorants, des montagnes escarpées, des villages en nid d'aigle, réveillait en lui mille souvenirs. Mais ces pensées riantes étaient troublées par l'image sombre de Colomba, qu'il n'avait pas vue depuis quinze ans, et par le souvenir de la mort de son père. Il savait que sa sœur n'avait jamais renoncé à la vengeance.
En arrivant à Pietranera, son village, il fut reçu avec des transports de joie par ses anciens amis. Mais il remarqua aussitôt l'attitude réservée, presque hostile, des partisans des Barricini. Colomba vint à sa rencontre. C'était une jeune fille de haute taille, au port fier, aux yeux noirs et brillants, à la bouche sérieuse. Son regard perçant et sa démarche décidée annonçaient un caractère énergique. Elle embrassa son frère avec passion, puis, le tenant toujours par la main, le conduisit dans la maison paternelle, devenue silencieuse et triste depuis la mort du colonel.
Le soir même, dans la salle basse, Colomba prépara le repas. Elle parlait peu, observant son frère avec attention. Lorsque les villageois se furent retirés, elle tira de dessous son corsage une chemise tachée de sang.
« Orso, dit-elle d'une voix basse et grave, voici la chemise de notre père. » Et elle la plaça devant lui. « Voici le plomb qui l'a frappé. » Et elle déposa sur la chemise deux balles oxydées. « Orso, mon frère ! tu vas le venger ! »
Elle se jeta dans ses bras et l'embrassa avec une ardeur convulsive. Orso, bouleversé, laissa tomber les reliques et resta immobile, incapable de prononcer une parole.
« Oui, Colomba, murmura-t-il enfin, je serai ton frère. Mais laisse-moi agir. Demain, je verrai... Je consulterai les papiers... »
« Il faut que tu me promettes, interrompit-elle, que tu ne te laisseras pas tromper par les apparences. Tu sais qui sont les assassins. Si tu hésites, c'est moi qui agirai. »
Son regard était fixe, ses lèvres serrées. Orso vit bien qu'elle était résolue à tout. Il sentait le poids de la tradition corse, ce devoir impérieux de la vendetta, s'appesantir sur lui, malgré ses idées modernes et son dégoût pour le meurtre.
Le lendemain, il se rendit seul sur les lieux où son père avait été tué, un petit ravin près du maquis. Il espérait, par une froide analyse, trouver des preuves qui disculperaient les Barricini et lui permettraient d'échapper à l'horrible nécessité. Mais chaque détail, chaque buisson, chaque trace, semblait confirmer la version de Colomba. L'embuscade était évidente. La douleur et la colère commençaient à remplacer le doute dans son cœur. Il revint au village sombre et préoccupé, sentant le filet de la fatalité corse se resserrer autour de lui, tandis que l'image de Miss Lydia, symbole d'un monde civilisé et pacifique, s'éloignait comme un rêve.
