Horace
ACTE IV, SCÈNE 5 (Camille, Horace)
CAMILLE Que désormais le ciel, les enfers et la terre Unissent leurs fureurs à nous faire la guerre ; Que les hommes, les dieux, les démons et le sort Préparent contre nous un général effort ! Je mets à faire pis, en l'état où nous sommes, Le sort et les démons et les dieux et les hommes. Ce qu'ils ont de cruel, et d'horrible et d'affreux, L'est bien moins que l'honneur qu'on nous fait à tous deux. L'exécrable hauteur d'un cœur impitoyable En fait bien plus pour nous que tout ce qu'ils ont d'able. Rome, l'unique objet de mon ressentiment ! Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant ! Rome qui t'a vu naître, et que ton cœur adore ! Rome enfin que je hais parce qu'elle t'honore ! Puissent tous ses voisins ensemble conjurés Saper ses fondements encor mal assurés ! Et si ce n'est assez de toute la terre, Que le ciel lance enfin le feu dans son enceinte, Que faudra-t-il pour perdre un monstre si cruel ? Puisse-je de mes yeux y voir tomber ce foudre, Voir ses maisons en cendre, et tes lauriers en poudre, Voir le dernier Romain à son dernier soupir, Moi seule en être cause, et mourir de plaisir !
HORACE Ô ciel ! qui vit jamais une pareille rage ! Crois-tu donc que je sois insensible à l'outrage, Que je souffre en mon sang ce mortel déshonneur ? Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur, Et préfère du moins au souvenir d'un homme Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome.
CAMILLE Rome, l'unique objet de mon ressentiment ! Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant ! Rome qui t'a vu naître, et que ton cœur adore ! Rome enfin que je hais parce qu'elle t'honore !
HORACE Cesse, cesse, tes pleurs, ou cache à ma douleur Ce spectacle qui fait hair tes jours au malheur. Ma patience à la raison fait un long divorce ; Et cette injuste ardeur que ton transport m'inspire, Prendrait bientôt sur toi le succès de Curiace.
CAMILLE Fais, fais, et débarrasse enfin la terre d'un monstre, Qui ne veut qu'avec toi partager la rencontre. Après ce que les tiens viennent de m'arracher, Je ne veux plus de vie, et ne puis plus cacher Le lâche désespoir d'une âme incurable. Frappe donc, j'attends le coup, je suis impatiente, Et ta déloyauté, qui m'ôte un fiancé, Avec lui dans mon sang sera bien tôt laissée.
HORACE Ainsi donc les transports de ton esprit jaloux Ne se satisferont qu'aux dépens de mon cou ? Et tu veux que ma main, trempée dans le sang De qui m'était si cher, t'en donne un autre ? Mais il faut satisfaire à l'honneur offensé. Puisque tu veux la mort, je vais te l'accorder.
(Il la frappe.)
HORACE (seul) Voilà ce que pour toi mon amour a su faire, Camille ; et ce qu'encor il aurait à te faire, Si mon bras, qui pour toi vient de se dévouer, Pouvait à tes beautés encor se dévouer. Mais c'est trop ; il est temps que ma vertu s'arrête. Rome, je t'ai vengée, et ton injure est prête. Je t'ai sacrifié mon beau-frère et ma sœur ; Ce n'est que sang romain qu'a vu ma main verser. Souffrez que ma douleur prenne un peu de relâche, Puisque par votre ordre, ô dieux, je suis sans tache.
ACTE IV, SCÈNE 6 (Horace, le vieil Horace)
LE VIEIL HORACE Qu'as-tu fait ?
HORACE Ce qu'un homme à son honneur capable Devait faire en mon cas, et que tout autre eût fait.
LE VIEIL HORACE Tu viens d'assassiner ta sœur.
HORACE Non, elle avait Son âme au crime ouverte, et son cœur s'y portait. Elle méprisait Rome, et donnait dans son âme Un rang à son amant qu'elle n'eût pas à sa flamme. Elle souhaitait Rome en cendres, et ses vœux Respiraient contre elle un esprit séditieux. J'ai puni son forfait.
LE VIEIL HORACE Mais c'était ta sœur.
HORACE Et de qui que ce soit, c'était une Romaine. Elle en avait l'orgueil, et moi j'en ai la haine. Quand elle a maudit Rome, elle n'était plus sœur, Et ne méritait pas de conserver le jour.
LE VIEIL HORACE Va, ne la défends plus, et crains que je ne t'aie En horreur comme elle, et que je ne te haïsse. Tu viens de commettre un crime si noir, Que pour le concevoir il faut le voir.
HORACE Mon père, apprenez-moi ce que c'est qu'un crime. La patrie et le roi, tout est là ; le reste est frime. On doit tout à son prince, on doit tout à l'État. C'est un crime assez grand que d'être ingrat. Camille l'était ; elle aimait un rebelle, Un ennemi public, un traître, un infidèle. Je l'ai punie ; et quoi ? serait-ce un forfait ? Si c'en est un, j'en suis l'auteur, et je l'ai fait.
LE VIEIL HORACE Tu crois donc que ton zèle a pu te justifier ?
HORACE Oui, si l'on peut jamais par zèle s'oublier. Mais je ne prétends point déguiser mon offense : Je sais ce que j'ai fait, et que ma violence, Quelque effet qu'elle ait eu, n'a pu se pardonner. Je vais de ce grand crime à vos pieds me donner, Et ce n'est qu'en mourant que je puis l'expier.
LE VIEIL HORACE Lève-toi. La vertu de ton cœur m'est connue. Ce n'est pas un forfait, c'est une âme ingénue Qui s'est laissé surprendre aux transports d'un courroux. Mais enfin c'est ta sœur, et je suis père à tous. Va, ne me parle plus de ce triste spectacle ; Porte ailleurs tes regards, et laisse-moi ma fille.
