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No et moi (extrait)

Delphine de Vigan 4 min de lecture
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Je m'appelle Lou Bertignac. J'ai treize ans et un QI de 160. Je suis ce qu'on appelle un « surdouée ». Mais ça ne m'empêche pas de me sentir nulle.

Nulle en sport. Nulle en relations humaines. Nulle à l'école de la vie.

C'est pour un exposé que j'ai rencontré No. No, c'est son prénom. Elle a dix-huit ans et elle vit dans la rue. Quand je l'ai vue pour la première fois, elle était assise sur les marches de la gare d'Austerlitz, un gobelet vide devant elle.

Je me suis approchée. Elle a levé les yeux. Des yeux fatigués, méfiants, mais pas méchants. Je lui ai demandé si je pouvais lui poser des questions pour mon exposé sur les sans-abri.

Elle a accepté.

No a quitté sa famille à seize ans. Fugue, foyers, squats, et puis la rue. Elle m'a raconté le froid, la faim, la peur. Les nuits dans les halls d'immeubles, chassée au petit matin. Les regards qui vous traversent comme si vous n'existiez pas. L'humiliation de tendre la main.

Ce soir-là, je suis rentrée chez moi. Appartement confortable du 11e arrondissement. Repas chaud. Lit douillet. Parents.

Je n'ai pas dormi de la nuit.

Comment peut-on, à Paris, en France, au XXIe siècle, avoir dix-huit ans et dormir dans la rue ?

J'ai décidé que je ferais quelque chose. Je ne savais pas encore quoi. Mais No ne dormirait pas éternellement sur ces marches. Je me l'étais promis.

Littera