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L'Avare

Molière 6 min de lecture
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ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE VALÈRE, ÉLISE.

VALÈRE : Quoi ? charmante Élise, vous devenez mélancolique, après les obligeantes assurances que vous avez eu la bonté de me donner de votre foi ? Je vous vois soupirer, hélas ! au milieu de ma joie ! Est-ce du regret, dites-moi, de m’avoir fait heureux, et vous repentez-vous de cet engagement où mes feux ont pu vous contraindre ?

ÉLISE : Non, Valère, je ne puis me repentir de tout ce que je fais pour vous. Je m’y sens entraîner par une trop douce puissance, et je n’ai pas même la force de souhaiter que les choses ne fussent pas. Mais, à vous dire vrai, le succès me donne de l’inquiétude ; et je crains de vous aimer un peu plus que je ne devrais.

VALÈRE : Eh ! que pouvez-vous craindre, Élise, dans les bontés que vous avez pour moi ?

ÉLISE : Hélas ! cent choses à la fois : l’emportement d’un père, les reproches d’une famille, les censures du monde ; mais plus que tout, Valère, le changement de votre cœur, et cette froideur criminelle dont ceux de votre sexe payent le plus souvent les témoignages trop ardents d’une innocente amour.

VALÈRE : Ah ! ne me faites pas ce tort de juger de moi par les autres. Soupçonnez-moi de tout, Élise, plutôt que de manquer à ce que je vous dois ; je vous aime trop pour cela, et mon amour pour vous durera autant que ma vie.

ÉLISE : Ah ! Valère, chacun tient les mêmes discours. Tous les hommes sont semblables par les paroles ; et ce n’est que les actions qui les découvrent différents.

VALÈRE : Puisque les seules actions font connaître ce que nous sommes, attendez donc au moins à juger de mon cœur par elles ; et ne cherchez point à m’accabler, par des soupçons offensants, du malheur que peuvent vous donner les méchants procédés des autres. Je vous conjure, adorable Élise, de ne point m’assassiner par ces coups de langue que vous envoie une injuste prévention ; et donnez-moi le loisir de vous convaincre, par mille et mille preuves, de l’honnêteté de mes feux.

ÉLISE : Hélas ! qu’avec facilité on se laisse persuader par les personnes que l’on aime ! Oui, Valère, je tiens votre cœur incapable de me tromper. Je crois que vous m’aimez d’une amour véritable, et que vous me serez fidèle : je n’en veux point du tout douter, et je réduis mes chagrins à craindre seulement le blâme qu’on pourra me donner.

VALÈRE : Mais pourquoi cette crainte ?

ÉLISE : Je n’aurais rien à redouter, si tout le monde vous voyait des yeux dont je vous vois ; et je trouve en votre personne de quoi justifier ce que je fais pour vous. Mon cœur a pour garant toute votre personne, et je vous rends le témoignage qu’il faut, en faveur de votre mérite, appuyé du secours que le Ciel a voulu m’envoyer par votre main, dans le péril éminent où je me suis trouvée de perdre la vie. C’est cette généreuse assistance qui a mis dans mon âme cette impression tendre que rien n’a pu vaincre, et qui m’a fait consentir à recevoir votre vœu de m’épouser. Mais j’appréhende que cet engagement ne soit blâmé, et que l’on ne traite de crime l’ardeur que j’ai de me donner à vous.

VALÈRE : Il n’y a rien en tout ceci qui ne soit innocent ; et vous pouvez être rassurée sur les jugements qu’on en pourra faire. Mais, par grâce, Élise, ne craignez-vous point aussi que votre père ne se rétracte de sa parole ? et n’avez-vous point quelque regret d’engager votre foi sans le consentement de ceux dont vous dépendez ?

ÉLISE : Mon Dieu ! Valère, il n’est pas en ma puissance de me dédire, et mon penchant a déjà fait mon engagement. Mais je songe que je suis fille, et que je dois souhaiter de plaire à mon père, en ne disposant point de moi sans son aveu ; que je ne dois point violer les lois d’une bienséance établie, et qu’il est dangereux de se mettre au pouvoir d’un mari, quand on n’y est point poussée par l’autorité paternelle. Enfin, je sens que je vous aime trop pour vous donner un cœur qui ne serait pas tout à vous, et que je voudrais pouvoir vous le donner avec l’approbation de mon père, afin de n’avoir rien à reprocher à ma tendresse.

SCÈNE II CLÉANTE, LA FLÈCHE.

CLÉANTE : Ah ! te voilà, maraud ! D’où viens-tu ? Ne t’ai-je pas commandé…

LA FLÈCHE : Oui, monsieur, et je venais ici pour vous attendre, sans bouger ; mais votre père, le plus mal bâti de tous les hommes, m’a chassé dehors malgré moi, et j’ai couru risque d’être battu.

CLÉANTE : Comment va notre affaire ? La chose presse plus que jamais ; et depuis que je ne t’ai vu, j’ai découvert que mon père est mon rival.

LA FLÈCHE : Votre père amoureux ?

CLÉANTE : Oui ; et j’ai eu toutes les peines du monde à lui cacher le trouble que cette nouvelle m’a donné.

LA FLÈCHE : Lui ! se mêler d’aimer ! De quoi diable s’avise-t-il ? Se moque-t-il du monde ? Et l’amour a-t-il été fait pour des gens bâtis comme lui ?

CLÉANTE : Il a fallu, pour mes péchés, que cette passion lui soit venue en tête.

LA FLÈCHE : Mais par quelle raison lui faites-vous un mystère de votre amour ?

CLÉANTE : Pour lui donner moins de soupçon, et me conserver, sous le nom d’un ami, des moyens plus faciles pour détourner ce mariage. Quel succès as-tu eu de ton côté ?

LA FLÈCHE : Ma foi ! monsieur, les prêteurs sur gages sont les gens du monde les plus obligeants et les plus grands formalistes du monde. Je n’ai trouvé que refus sur refus.

CLÉANTE : Quoi ! je n’aurai point d’argent ?

LA FLÈCHE : Non, monsieur. Votre père, maître Simon, et tous les usuriers du quartier, nous ont fermé la porte au nez, sous prétexte que vous faisiez trop de dépense, et que vous n’aviez point de bien en propre.

CLÉANTE : Et n’as-tu point fait ce que je t’avais dit de t’adresser à cet homme dont on m’a parlé ?

LA FLÈCHE : Si fait : et celui-là surtout nous a répondu plus civilement que les autres, mais sans nous donner un sou. Il faut, dit-il, pour vous obliger, que vous ayez quelque caution solide.

CLÉANTE : Et n’as-tu point été trouver le dernier à qui l’on m’a adressé ?

LA FLÈCHE : Encore pis. Celui-là est un vrai bourreau, un vrai Turc en matière d’intérêt. Il ne veut prêter qu’au denier dix-huit, et demande des gages exorbitants. Il faut, dit-il, que vous lui donniez pour sûreté tout ce que vous avez, meubles et immeubles, et encore il trouve que ce n’est pas assez.

CLÉANTE : Que veux-tu que je devienne ? Je suis au désespoir.

LA FLÈCHE : Et moi aussi, monsieur, je vous assure. Car enfin, sans argent, nous voilà bien empêchés.

CLÉANTE : Et que dire à cette belle que j’adore ? Que lui promettre ?

LA FLÈCHE : Il faut lui dire tout simplement la vérité : que votre père est le plus grand avare qui soit sorti de la race des hommes ; qu’il a serré plus d’écus qu’il n’en faut pour acheter tout le royaume ; et qu’il ne veut rien donner à ses enfants.

CLÉANTE : Mais il ne s’agit pas de cela. Je crains qu’elle ne m’accuse de légèreté, si je lui découvre l’état où je suis ; et cette découverte me fera peut-être perdre sa tendresse, qui est ce que j’ai de plus cher au monde.

LA FLÈCHE : Eh bien ! monsieur, il faut donc trouver de l’argent à quelque prix que ce soit. Sans argent, point d’amour, point de plaisir, point de vie. Cherchons encore, fouillons partout. Peut-être que la fortune nous sera plus favorable ailleurs.

Littera