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Le Pacte des Cimes

Camille Leroux 8 min de lecture
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La montagne ne se conquérait pas ; elle se consentait. C'était la première leçon, et la plus dure, que le vieux guide Anselme avait assenée à Élise. Elle, la citadine, l'ingénieure cartésienne, voyait dans le Mont-Cendre un problème topographique à résoudre, une somme de pentes, de dénivelés et de risques à calculer. Lui, dont le visage était une carte de fissures gravées par le vent, voyait une personne. Une entité colérique, magnifique, et d'une indifférence absolue. L'ascension qu'il lui proposait n'était pas inscrite sur les cartes officielles. C'était une voie oubliée, la « Traversée des Âmes », réputée impossible depuis l'accident de 1923 qui y avait laissé cinq alpinistes. Son but ? Atteindre le refuge de l'Aigle Solitaire, un nid de pierre accroché à une paroi vertigineuse, pour y récupérer le carnet de bord de son arrière-grand-père, disparu lors de cette funeste expédition. Le courage, ici, n'était pas une vertu flamboyante, mais une patience obstinée. Les premiers jours furent une lutte contre elle-même : contre la brûlure des muscles, contre le vertige qui lui tordait les entrailles à chaque regard dans le vide, contre la tentation de tout rationaliser. Anselme avançait en silence, comme en dialogue avec la roche. Il lui apprit à écouter la montagne : le craquement sinistre d'une sérac, le chant changeant du vent dans les arêtes, le silence pesant qui annonçait le mauvais temps. Le troisième jour, l'orage les surprit près de la « Cheminée du Diable », une étroiture granitique. La pluie se changea en grêle, la paroi en torrent. Le courage théorique se heurta à la peur viscérale, animale. Bloqués sur une corniche étroite, transis, Élise sentit la panique monter, une vague nauséeuse qui menaçait de lui ôter tout contrôle. C'est alors qu'Anselme, calmement, lui parla non pas de technique, mais de son arrière-grand-père. « Il est peut-être ici, dans cette pierre, dans ce vent. Ils ne sont jamais partis, ceux qui aiment la montagne. Ils deviennent elle. » Ces mots, absurdes pour la scientifique qu'elle était, opérèrent en elle un étrange apaisement. Sa peur ne disparut pas, mais elle cessa de la diriger. Elle devint une énergie, une concentration aiguë. Centimètre par centimètre, dans le vacarme des éléments déchaînés, ils gravirent la dernière paroi. Lorsqu'elle poussa la porte de bois pourri du refuge, qu'elle trouva le carnet de cuir craquelé sur la table de pierre, ce ne fut pas un triomphe qu'elle ressentit, mais une humilité immense. Elle n'avait pas vaincu la montagne. Elle avait, pour un instant, trouvé sa place dans son ordre implacable. Le courage véritable, comprit-elle, n'était pas l'absence de peur, mais l'acceptation de sa propre fragilité au sein d'un monde plus vaste et indifférent. Elle était descendue différente, porteuse d'un secret qui n'appartenait qu'à ceux qui ont frôlé l'abîme et en ont rapporté, non pas un trophée, mais une vérité sur eux-mêmes.

Littera