Le Nom Emprunté
Je suis entré dans la vie d'Antoine Lambert comme on entre dans un costume trop grand, en retenant le tissu pour ne pas trébucher. Mon vrai nom est Kader Belkacem, né dans la lumière crue d'Alger, élevé dans les senteurs d'épices et de jasmin de la Casbah. Mais en cette année 1962, les indépendances se paient au prix fort, et le mien fut l'exil. Débarqué à Marseille, seul, à dix-sept ans, je devins un fantôme légal, un numéro de dossier, puis, par la grâce furtive d'un fonctionnaire compatissant, Antoine Lambert, décédé à l'âge de six ans en 1948 dans un village de Lorraine. J'héritai de son nom, de sa date de naissance, et d'une histoire qui n'était pas la mienne. Les premiers temps, ce nom résonnait comme un coup de feu à mes oreilles chaque fois qu'on le prononçait. Je signais d'une main tremblante, je tournais la tête avec un temps de retard lorsqu'on l'appelait. J'habitais un corps qui portait les stigmates du soleil méditerranéen, mais dont l'identité papier était celle d'un enfant blond disparu dans le brouillard du Nord. Je me suis mis à étudier férocement, à épouser les contours de cette France que je devais incarner. J'appris à aimer le fromage qui puait, à comprendre les sous-entendus des conversations de bistrot, à estomper l'accent chantant de ma mère. Je devins un excellent Antoine Lambert. Ingénieur, marié, père de deux enfants qui portaient ce nom volé sans en connaître l'origine. Je construisis une vie droite, lisse, irréprochable. Une vie de mensonge par omission. L'identité, je le découvris, n'est pas une essence, mais une performance. Chaque jour, je jouais le rôle de ma propre vie. Et la chose la plus étrange fut que, peu à peu, le rôle devint chair. Les souvenirs d'Antoine, que j'avais inventés pour combler les vides, prirent la consistance du vécu. Les miens, ceux de Kader, s'estompèrent, devenant comme un film en noir et blanc regardé par un autre. Étais-je un traître ? Avais-je trahi Kader pour sauver Antoine, ou sauvé Kader en le faisant renaître sous les traits d'Antoine ? La question n'avait plus de sens. J'étais devenu l'intersection de ces deux lignes, un être hybride, né de la nécessité et du temps. Un soir, mon fils aîné, faisant un arbre généalogique pour l'école, me demanda : 'Papa, c'était comment, la Lorraine de ton enfance ?' Je le regardai, et dans ses yeux bruns, si semblables à ceux de ma mère, je vis toute la complexité de mon histoire. Je lui parlai du brouillard, des forêts. Et quelque part, au fond de moi, le fantôme de Kader sourit, non pas de tristesse, mais de la beauté étrange et tordue de cette vie qui avait surgi de la sienne.
