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Le Miroir de Saint-Clair

Antoine Valtin 8 min de lecture
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Dans le salon surchargé de l'appartement hérité de son grand-oncle, Léonard découvrit le miroir, dissimulé sous un linceul de toile grise. C'était un grand psyché Louis XVI, au cadre de bois doré fatigué, où les amours sculptés semblaient pleurer des feuilles d'or écaillées. Rien ne le prédestinait à l'inquiétude, sinon peut-être la façon dont la poussière évitait soigneusement sa surface, comme repoussée par une force invisible. La première fois qu'il s'y regarda, ce fut par hasard, en passant. Son reflet lui parut d'une clarté troublante, chaque pore, chaque nuance de sa peau d'homme de trente ans rendue avec une fidélité presque chirurgicale. Mais c'était bien lui, sans l'ombre d'un doute. Les jours suivants, une habitude s'installa. Il se regardait le matin, cherchant dans ses yeux les stigmates de l'insomnie. Jusqu'à ce mercredi de pluie. En ajustant sa cravate, son regard accrocha celui de son reflet. Et le reflet cligna des yeux, un instant après lui. Léonard se figea, le cœur cognant une marche funèbre contre ses côtes. Il leva lentement la main droite. Dans le miroir, la main gauche se leva, en parfaite symétrie. Puis, alors qu'il abaissait sa main, le reflet maintint la sienne en l'air, un sourire imperceptible étirant ses lèvres silencieuses. La frontière entre les mondes, cette mince pellicule d'argent et de verre, venait de se fissurer. La peur fut d'abord glaciale, paralysante. Puis vint une curiosité malsaine, addictive. Il se mit à observer son double comme un entomologiste observe un insecte rare. Parfois, le reflet anticipait ses gestes. D'autres fois, il adoptait des expressions inconnues : une mélancolie profonde, une colère soudaine, une sérénité que Léonard n'avait jamais éprouvée. Était-ce lui, dans une autre vie ? Une version alternative ? Le miroir ne capturait pas son image présente, mais une potentialité, un possible latent. Un soir, épuisé par cette surveillance mutuelle, il recouvrit le miroir. De l'autre côté de la toile, un frottement sourd lui répondit, comme si l'autre, privé de sa fenêtre, protestait. Le fantastique n'était pas dans l'apparition d'un monstre, mais dans cette altérité familière, ce frère ennemi tapi dans le quotidien. Léonard comprit que le véritable enjeu n'était pas de savoir ce qu'était le reflet, mais de savoir qui il était, lui, face à cette multiplicité de soi. Le miroir ne mentait pas ; il révélait la polyphonie intérieure, les personnages que chacun abrite et refoule. L'horreur suprême n'était pas l'existence de l'autre, mais la possibilité que l'autre soit, d'une certaine façon, plus vrai, plus entier que l'original. Il décida de ne plus jamais se regarder, préférant l'unité douteuse de son identité à la vérité déchirante de ses possibles.

Littera