Le Horla (extrait)
8 mai. — Quelle journée admirable ! J'ai passé toute la matinée étendu sur l'herbe, devant ma maison, sous l'énorme platane qui la couvre, l'abrite et l'ombrage tout entière. J'aime ce pays, et j'aime y vivre parce que j'y ai mes racines, ces profondes et délicates racines, qui attachent un homme à la terre où sont nés et morts ses aïeux.
12 mai. — J'ai un peu de fièvre depuis quelques jours ; je me sens souffrant, ou plutôt je me sens triste.
25 mai. — Aucun changement ! Mon état, vraiment, est bizarre. À mesure que le soir approche, une inquiétude incompréhensible m'envahit, comme si la nuit cachait pour moi une menace terrible. Je dîne vite, puis j'essaie de lire ; mais je ne comprends pas les mots ; je distingue à peine les lettres.
2 juin. — Ma maladie augmente. Quelque chose en moi s'éveille, qui n'était pas là auparavant. Ce n'est pas une peur, non... c'est une angoisse sourde, profonde, un malaise de l'âme et du corps.
3 juin. — J'ai passé une nuit affreuse. Cette fois, je n'ai pas dormi. Vers deux heures, une terreur folle m'a saisi. J'ai senti... oui, j'ai senti quelqu'un accroupi sur ma poitrine, qui prenait ma vie entre ses lèvres. Comme un cauchemar, mais j'étais éveillé ! J'ai lutté, essayant de me tourner, de crier. Impossible de bouger, de parler, de respirer. Enfin, la créature m'a lâché. Je me suis levé d'un bond, j'ai allumé ma bougie. J'étais seul.
Seul ? Mais alors... qui était là ? Qui buvait ma vie pendant mon sommeil ?
