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Le Dernier Cartable

Nina Sorin 12 min de lecture
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(Une chambre d’adolescent. Des cartons sont ouverts, des affaires traînent. LOUIS, 15 ans, range des livres dans un carton. Sa mère, ANNE, entre avec une pile de vêtements.)

ANNE : Alors, ça avance ? Je pensais que tu aurais fini ta bibliothèque. LOUIS (sans enthousiasme) : Ça avance. Je jette tous ces vieux cahiers de quatrième. ANNE : Attends, laisse-moi voir. (Elle s’approche et prend un cahier.) Oh, ton cours sur la Révolution française… avec ces dessins dans la marge. LOUIS : C’était ennuyeux, je dessinais. (Anne fouille dans le carton, sort un objet.)

ANNE : Et ça ? Tu veux vraiment le jeter ? (Elle tient un vieux cartable usé, un bleu délavé avec une bande réfléchissante écaillée.)

LOUIS : Ce vieux truc ? Bien sûr ! Il est moche et il sent le moisi. En plus, il est trop petit. J’en ai un neuf pour le lycée. ANNE (le caressant) : C’était ton premier cartable de « grand ». Pour l’entrée en sixième. Tu étais si fier. LOUIS (hausse les épaules) : J’avais onze ans. ANNE : Tu voulais absolument celui-là, avec cette poche secrète pour ton « trésor ». Tu y cachais des billes, je crois. LOUIS (s’arrête de ranger) : Et des cartes Pokémon… ANNE : Il a fait tous ces trajets, tous ces jours de pluie et de soleil. Il a contenu tes découvertes, tes déceptions, tes bonnes notes et tes bulletins moins glorieux. (Un silence.) Ton père l’avait réparé, tu te souviens ? La sangle avait lâché en cinquième. LOUIS (voix plus douce) : Oui… il avait sorti sa vieille machine à coudre. Il avait l’air si concentré. (Il prend le cartable des mains de sa mère.)

LOUIS : Il est vraiment usé. Regarde, le tissu est mince ici. ANNE : Comme toi. Tu es usé par ces années, et pourtant, tu es plus solide. Tu as grandi dedans, et en dehors. (Louis s’assoit sur son lit, le cartable sur les genoux. Il l’ouvre. Une vieille trousse, un stylo sec, un ticket de cantine froissé en tombent.)

LOUIS : C’est… c’est comme une capsule temporelle. ANNE : Le quotidien, Louis, ce n’est pas fait que de choses importantes. C’est cette accumulation de petits riens, d’objets témoins. Ils racontent l’histoire vraie, celle qu’on oublie. LOUIS : Mais on ne peut pas tout garder. ANNE : Non. Mais on peut choisir. On garde une chose, pas pour l’objet, mais pour le souvenir qu’il porte. Pour ne pas oublier le garçon qu’on était, et le chemin parcouru. (Louis regarde le cartable, puis le carton "à jeter".)

LOUIS : Est-ce qu’on a de la place dans le grenier ? ANNE (souriant) : On trouvera toujours de la place pour un morceau d’histoire. (Louis pose délicatement le cartable usé sur une étagère, à côté de son nouveau sac de lycée. Les deux sacs côte à côte, le passé et l’avenir.)

LOUIS : Merci maman. ANNE : De quoi ? LOUIS : De m’avoir fait regarder. Vraiment regarder. (Anne pose une main sur son épaule. Ils restent un moment en silence, dans la chambre en désordre, entourés des traces tangibles d’une enfance qui s’achève.)

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