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L'Appel du Gouffre Argenté

Élise Valtin 4 min de lecture
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Il est un lieu que nul atlas ne nomme, Où le temps s'étire comme une résine oubliée. Un gouffre aux parois de quartz et de chrome, Dont l’appel, chaque nuit, en rêve est psalmodié. C’est là que je m’engage, au déclin de l’automne, Sans corde ni boussole, en secret convié.

Que l’ombre soit complice et que la pierre étonne Par les reflets qu’elle garde, jadis déployés. Je descends, pas à pas, dans la veine du monde, Où l’air se fait métal, froid et démesuré. Des galeries en spirale, profondes, immondes, Où le seul bruit est celui que j’ai créé.

Puis soudain, la paroi s’ouvre, vaste et féconde, Sur une salle que la nuit a consacrée. Un lac souterrain dort, une nappe de sonde, Dont la surface luit, étrangement nacrée. Et au centre, dressé comme un défi au monde, Un navire de pierre, voilure déchirée.

Ce vaisseau fantomatique, en silence, fonde Son mystère dans l’eau par aucun flux ridée. Ses mâts sont des cristaux, sa coque est un arbre immense, Fossilisé, debout dans cette froide alcôve. On dirait qu’il attend, avec une patience De continent perdu, le vent qui le dérobe.

Mon cœur bat à grands coups, une folle croyance M’enjoint de monter à bord, de quitter cette grotte. Que le sort me soit clément, que l’obscur acquiesce, Et que ce rêve ancien enfin se matérialise. Je pose un pied tremblant sur l’échelle qui baisse, Et la pierre, soudain, sous ma semelle, s’anime.

Un frisson parcourt la carène qui se dresse, Comme éveillée d’un sommeil de mille siècles. Le lac se met à luire d’une lueur qui progresse, Et je sens, plus qu’un vent, une force qui siège. Le navire s’ébranle, lentement, avec ivresse, Glissant sur l’onde noire, sans rame ni prestige.

Il vogue vers la paroi où une faille se creuse, Un boyau de lumière, un passage étroit. Nous y entrons, le quartz autour de nous se feutre, La pierre chante un chant aigu, presque inquiétant. Puis l’horizon explose, et le ciel nous rencontre : Nous émergeons au cœur d’un archipel flottant !

Des îles de brume, des récifs d’éphemera, Sous un soleil pâli, dans un soir permanent. Le navire de roche enfin jette l’ancre, Sur un rivage doux, de sable scintillant. Je comprends, sans un mot, que cette terre franche Est le but, et la fin, et le commencement.

Je descends. L’air est doux. La proue, derrière, penche, Puis s’effrite en poussière, accompli son instant. Je suis seul, mais comblé. L’aventure est achevée. Le gouffre était un seuil, le navire, un passeur. Et je sais, désormais, qu’il faut que je revienne, Non pour reprendre la mer, mais pour avoir eu peur, Et pour avoir osé, sans savoir, dans la veine Du monde, écouter battre son propre cœur.

Littera