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La Peste - Les rats

Albert Camus 4 min de lecture
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Le matin du 16 avril, le docteur Bernard Rieux sortit de son cabinet et buta sur un rat mort, au milieu du palier. Sur le moment, il écarta la bête sans y prendre garde et descendit l'escalier. Mais, arrivé dans la rue, la pensée lui vint que ce rat n'était pas à sa place et il retourna sur ses pas pour avertir le concierge.

Le vieux M. Michel s'étonna aussi de cette présence. On ne voyait jamais de rats dans la maison.

— Il sera venu de l'extérieur, dit-il.

Le soir même, Rieux, debout dans le couloir de l'immeuble, cherchait ses clefs avant de monter chez lui, lorsqu'il vit surgir, du fond obscur du corridor, un gros rat à la démarche incertaine, le poil mouillé. La bête s'arrêta, sembla chercher un équilibre, prit sa course vers le docteur, s'arrêta encore, tourna sur elle-même avec un petit cri et tomba enfin en rejetant du sang par les babines entrouvertes.

Pendant les jours suivants, des milliers de rats sortirent ainsi, pour mourir.

Les journaux ne parlèrent d'abord que des rats. Puis ils se turent. C'est que les rats mouraient dans la rue et les hommes dans leur chambre. Et les journaux ne s'occupent que de la rue.

Mais la ville prit peur. L'angoisse montait. Quelque chose d'inconnu, de monstrueux, était en train de naître.

Littera