L'Arbre à Souffles
Dans la vallée oubliée d'Ombrune, il existait un chêne millénaire que les anciens appelaient l'Arbre à Souffles. Son écorce était striée de veines lumineuses qui palpitaient au rythme des saisons, et ses feuilles, selon l'humeur du vent, chuchotaient des mots dans toutes les langues du monde. La légende disait qu'il était le gardien de l'air pur de la vallée. Chaque fois qu'un être vivant expirait son dernier souffle, une feuille d'or poussait sur ses branches. Et chaque naissance s'accompagnait de la chute d'une feuille d'argent, qui se dissipait en une brise légère pour le premier cri du nouveau-né. L'équilibre était parfait. Un jour, des hommes arrivèrent avec des machines grondantes. Ils construisirent une usine à l'entrée de la vallée. D'abord, ce ne furent que quelques fumées grises. Puis, les cheminées crachèrent en permanence un nuage épais et âcre. Les oiseaux s'en allèrent. Les fleurs se fanèrent. Et l'Arbre à Souffles commença à dépérir. Ses veines lumineuses s'atténuèrent. Ses feuilles, devenues brunes et cassantes, ne chuchotaient plus que des sons rauques et tristes. C'est alors qu'Élia, une fille de douze ans qui venait y lire, remarqua quelque chose d'extraordinaire. En plaçant sa main sur l'écorce, elle sentait comme un battement faible, et elle entendait, non avec ses oreilles mais dans son esprit, une plainte étouffée. L'arbre étouffait. Il ne pouvait plus transformer les souffles. Inspirée, Élia rassembla les enfants du village. Chaque matin avant l'école, ils venaient s'asseoir sous les branches et lisaient à voix haute des histoires, des poèmes, ils chantaient. Ils offraient à l'arbre les souffles purs de leurs jeunes voix. Ils plantèrent aussi des fougères et des lierres autour de son tronc. Lentement, un miracle se produisit. Une minuscule pousse verte apparut sur une branche morte. Le battement sous l'écorce devint plus fort. Les enfants avaient compris : l'arbre ne se nourrissait pas seulement de l'air, mais de l'attention et de la vie qu'on lui portait. Ils devinrent ses gardiens, et l'usine, face à leur détermination, finit par installer des filtres. L'Arbre à Souffles avait survécu, rappelant que le fantastique est parfois le dernier refuge du réel menacé.
