Le Capitaine Nemo
Le 6 novembre, à midi précis, le capitaine Nemo, suivi de son second, parut. Il jeta un coup d’œil sur le compas, sur le baromètre, et, s’adressant au timonier :
« Quelle route ? demanda-t-il.
— Sud-sud-est, monsieur le capitaine, répondit le timonier.
— Bon. »
Et le capitaine Nemo donna l’ordre de mettre le cap au large.
Le Nautilus, doublant la pointe de l’île, s’engagea dans la pleine mer.
Je me tenais à l’arrière, près du gouvernail. Le capitaine Nemo vint s’appuyer près de moi et regarda silencieusement cette mer qu’il avait tant parcourue.
« Ainsi, dis-je, après quelques instants, vous naviguez, capitaine, dans des parages que vous connaissez ?
— Oui, monsieur le professeur, répondit-il, je connais cette mer comme si elle était dessinée sur une carte. Voyez cette côte : elle est aussi familière à mes yeux que les rues de ma ville natale. Ici, nous sommes à l’entrée du grand courant océanique qui baigne les côtes de l’Europe. Regardez ce compas : il indique la route que nous suivons. Regardez ce baromètre : il m’annonce le temps qu’il fera. Regardez cette lunette : je puis observer les moindres détails de l’horizon. Tout cela, monsieur, est pour moi un livre ouvert, un livre que je lis couramment. »
Le capitaine Nemo parlait avec une sorte d’exaltation. Ses yeux brillaient d’un feu singulier. Il semblait transformé.
« Vous aimez la mer, capitaine ? demandai-je.
— Oui ! je l’aime ! La mer est tout ! Elle couvre les sept dixièmes du globe terrestre. Son souffle est pur et sain. C’est l’immense désert où l’homme n’est jamais seul, car il sent frémir la vie à ses côtés. La mer n’est que le véhicule d’une surnaturelle et prodigieuse existence ; elle n’est que mouvement et amour ; c’est l’infini vivant, comme l’a dit un de vos poètes. Et en effet, monsieur le professeur, la nature s’y manifeste par ses trois règnes, minéral, végétal, animal. Ce dernier y est largement représenté par les quatre groupes des zoophytes, par trois classes des articulés, par cinq classes des mollusques, par trois classes des vertébrés, les mammifères, les reptiles et ces innombrables légions de poissons, ordre infini d’animaux dont le nombre dépasse treize mille, dont le dixième seulement appartient à l’eau douce. La mer est le vaste réservoir de la nature. C’est par la mer que le globe a pour ainsi dire commencé, et qui sait s’il ne finira pas par elle ! Là est la suprême tranquillité. La mer n’appartient pas aux despotes. À sa surface, ils peuvent encore exercer des droits iniques, s’y battre, s’y dévorer, y transporter toutes les horreurs terrestres. Mais à trente pieds au-dessous de son niveau, leur pouvoir cesse, leur influence s’éteint, leur puissance disparaît ! Ah ! monsieur, vivez, vivez au sein des mers ! Là seulement est l’indépendance ! Là je ne reconnais pas de maîtres ! Là je suis libre ! »
Le capitaine Nemo se tut subitement. Avait-il donc laissé échapper plus qu’il ne voulait dire ? Avait-il parlé avec trop de véhémence ? Pendant quelques instants, il se promena, très agité. Puis, ses nerfs se calmèrent, sa physionomie reprit son impassibilité habituelle, et, se tournant vers moi :
« Maintenant, monsieur le professeur, dit-il, si vous désirez visiter le Nautilus, je suis à vos ordres. »
Je le suivis sans répondre.
Nous descendîmes par une échelle intérieure vers les profondeurs du navire. Le capitaine Nemo me conduisit à l’avant, où se trouvait une chambre de vingt pieds sur dix, longue et étroite. C’était à la fois un salon et une bibliothèque. De grands meubles en bois de palissandre, incrustés de cuivre, supportaient sur leurs larges tablettes un grand nombre de livres uniformément reliés. Ils se rangeaient tout autour de la pièce. Des divans, recouverts d’une étoffe brune, offraient les courbes les plus confortables. De légères tables mobiles, sortant de leurs alvéoles, pouvaient être rapprochées ou écartées à volonté. Le plafond, orné de peintures qui rappelaient les chefs-d’œuvre des grands maîtres, était vivement éclairé par quatre verres dépolis encastrés dans la voûte. Je regardais avec une admiration réelle cette salle si ingénieusement aménagée, et je ne pouvais en croire mes yeux.
« Capitaine Nemo, dis-je à mon hôte, qui s’était accoudé sur un divan, voilà une bibliothèque qui ferait honneur à plus d’un palais des continents, et je suis vraiment étonné quand je pense qu’elle peut vous suivre au plus profond des mers.
— Où trouverait-on plus de solitude, plus de silence, monsieur le professeur ? répondit le capitaine Nemo. Votre cabinet du Muséum vous offre-t-il un repos aussi complet ?
— Non, monsieur, et je dois ajouter qu’il est bien pauvre auprès du vôtre. Vous possédez là six ou sept mille volumes…
— Douze mille, monsieur Aronnax. Ce sont les seuls liens qui me rattachent à la terre. Mais le monde a fini pour moi le jour où mon Nautilus s’est plongé pour la première fois sous les eaux. Ce jour-là, j’ai acheté mes derniers volumes, mes dernières brochures, mes derniers journaux, et depuis lors, je veux croire que l’humanité n’a plus ni pensé ni écrit. Ces livres, monsieur le professeur, sont à votre disposition, et vous pouvez en user librement. »
