romancm2-6emescience

De la Terre à la Lune

Jules Verne 3 min de lecture
Mode Audio

CHAPITRE IV – RÉPONSE DE L’OBSERVATOIRE DE CAMBRIDGE

Le 7 octobre, le président Barbicane recevait une dépêche qui semblait le combler de joie. Elle était conçue en ces termes :

« Cambridge, 6 octobre.

Au président Barbicane, Tampa, Floride.

En réponse à votre demande du 11 courant, l’Observatoire de Cambridge a l’honneur de vous faire connaître les résultats suivants :

La question à résoudre était celle-ci : « 1° Quelle est la vitesse initiale à donner au projectile ? 2° À quel moment la Lune se présente-t-elle dans les conditions les plus favorables pour être atteinte ? »

Sur le premier point. – Le projectile, lancé dans l’espace, subira nécessairement l’influence de trois forces indépendantes : l’attraction terrestre, l’attraction lunaire, l’attraction solaire. Il faut calculer l’action de ces trois forces.

L’attraction terrestre retiendra le projectile. Sa vitesse diminuera progressivement, s’annulera au point où les attractions terrestre et lunaire se feront équilibre, et à partir de ce point, le projectile, entraîné par l’attraction lunaire, tombera sur la Lune.

Le trajet à parcourir entre la Terre et la Lune est de quatre-vingt-six mille quatre cent dix lieues (environ 356 000 km). Le temps que le projectile emploiera à le parcourir dépendra de la vitesse qu’il aura reçue. Les calculs montrent que, pour que le projectile atteigne le point d’attraction égale, il faut lui imprimer une vitesse initiale de ONZE KILOMÈTRES À LA SECONDE (11 000 mètres par seconde).

Sur le second point. – Il s’agit de choisir le moment où la Lune sera au périgée, c’est-à-dire à sa distance la plus rapprochée de la Terre. Cette distance est alors de 356 000 kilomètres. La Lune passera à son périgée le 4 décembre prochain, à minuit. À ce moment, elle se trouvera au zénith de la ville de Tampa, en Floride, ce qui est très favorable, car le projectile pourra être lancé perpendiculairement à l’horizon, ce qui abrégera la durée du voyage.

En conséquence, le projectile devra être lancé le 1er décembre, à dix heures quarante-six minutes quarante secondes du soir. Il rencontrera la Lune quatre jours après son départ, le 5 décembre à minuit précis, au moment même où elle sera à son périgée.

Veuillez agréer, etc.

J.-M. Belfast, Directeur de l’Observatoire de Cambridge. »

Cette réponse scientifique fut accueillie avec un enthousiasme indescriptible. Tout était prévu, calculé, résolu. Il ne restait plus qu’à exécuter !

Barbicane, sans perdre une minute, réunit son comité. On décida de construire le canon, non pas en Floride, mais à Stone’s Hill, près de Tampa, dans un endroit désertique et plat, idéal pour une telle entreprise. Le canon serait un gigantesque Columbiad, coulé directement dans le sol. Il aurait une longueur de neuf cents pieds (environ 274 mètres) et un diamètre intérieur de neuf pieds (environ 2,74 mètres). Ses parois, épaisses de six pieds (environ 1,83 mètre), seraient en fonte de fer.

Quant au projectile, ce serait un obus cylindro-conique, en aluminium, d’un diamètre de neuf pieds et d’une hauteur de douze pieds (environ 3,66 mètres). Ses parois seraient épaisses de douze pouces (environ 30 cm). Il pèserait près de vingt mille livres (environ 9 tonnes). À l’intérieur, il serait aménagé avec soin pour ses trois passagers : des couchettes, des réserves de nourriture concentrée, de l’eau, du gaz pour l’éclairage et la respiration, et même des plantes pour régénérer l’air. Des hublots épais et des lentilles permettraient d’observer l’espace.

Le projet, devenu public, souleva l’admiration du monde entier. Des souscriptions affluèrent de tous les pays pour financer cette œuvre colossale. Le Gun-Club se mit à l’ouvrage avec une énergie et une précision américaines. La première tâche fut de forer le puits gigantesque qui recevrait le moule du canon. Des milliers d’ouvriers, dirigés par les ingénieurs les plus habiles, se mirent à l’œuvre. Le sol de Stone’s Hill fut bientôt transformé en un chantier titanesque, où régnait une activité fiévreuse, jour et nuit.

Pendant ce temps, Barbicane et ses collègues surveillaient la fabrication de la fonte, qui devait être d’une qualité exceptionnelle. Ils firent venir du monde entier les minerais les plus purs. Le jour de la coulée serait un événement grandiose et périlleux, car il faudrait verser d’un seul jet des milliers de tonnes de métal en fusion dans le moule. L’opération exigerait une précision mathématique et un courage à toute épreuve.

Littera