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Andromaque

Jean Racine 5 min de lecture
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ACTE I SCÈNE PREMIÈRE ORESTE, PYLADE

ORESTE Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle, Ma fortune va prendre une face nouvelle ; Et déjà son courroux semble s'être adouci Depuis qu'elle a pris soin de nous rejoindre ici. Qui l'eût dit, qu'un rivage à mes vœux si funeste Présenterait d'abord Pylade aux yeux d'Oreste ? Qu'après plus de six mois que je t'avais perdu, À la cour de Pyrrhus tu me serais rendu ?

PYLADE J'en rends grâces au ciel, qui m'arrêtant sans cesse Semblait m'avoir fermé le chemin de la Grèce, Depuis le jour fatal que la fureur des eaux Presque aux yeux de l'Épire écarta nos vaisseaux. Combien dans cet exil ai-je souffert d'alarmes ! Combien à vos malheurs ai-je donné de larmes, Craignant toujours pour vous quelque nouveau danger Que ma triste amitié ne pouvait partager ! Surtout je redoutais cette mélancolie Où j'ai vu si longtemps votre âme ensevelie. Je craignais que le ciel, par un cruel secours, Ne vous offrît la mort que vous cherchiez toujours. Mais je vous vois, Seigneur ; et si j'ose le dire, Un destin plus heureux vous conduit en Épire : Le pompeux appareil qui suit ici vos pas N'est point d'un malheureux qui cherche le trépas.

ORESTE Hélas ! qui peut savoir le destin qui m'amène ? L'amour me fait ici chercher une inhumaine. Mais qui sait ce qu'il doit ordonner de mon sort, Et si je viens chercher ou la vie ou la mort ?

PYLADE Quoi ! votre âme à l'amour en esclave asservie Se repose sur lui du soin de votre vie ? Par quel charme, oubliant tant de tourments soufferts, Pouvez-vous consentir à rentrer dans ses fers ? Pensez-vous qu'Hermione, en Sparte méprisée, Puisse être pour vos pleurs d'un autre prix que d'Œnone ? Et mérite les vœux que l'on fait pour elle, Qui de l'ingrat Pyrrhus est encore amoureuse ? Lui qui même sans vous l'aurait infidèle, Seul de tous les Grecs vainqueurs de la Troie, Il garde son butin, la veuve d'Hector, Troie ; Et traîne avec mépris en des chaînes d'hymen Cette reine, autrefois l'honneur du sang troyen, Fidèle à la mémoire d'un époux qu'elle adore, Et qui ne peut souffrir qu'on lui parle encore.

ORESTE Ah ! je ne blâme point ses pleurs infortunés ; Elle suit des douleurs que j'ai bien examinées. Que par un coup fatal je me suis vu ravir La seule où mes regards prétendaient s'assouvir ! Hélas ! j'aimais Hermione ; et depuis son absence, Un moment ne s'est point écoulé sans souffrance. Je me suis vu flatté ; j'ai fait agir ma foi : On m'a renvoyé paix, et la guerre, et la loi. J'ai fait parler en roi, non en amant timide : On m'a renvoyé paix, et la guerre, et la loi. Enfin, las d'attendre en des langueurs mortelles, Des refus obstinés, des froideurs éternelles, J'allais quitter la Grèce, et j'allais sur les flots Chercher du repos loin d'Hermione et du sort. Mais quoi ? toujours frappé de mon destin funeste, Je me vois refusé par celle que je cherche. Je viens, cher Pylade, en Épire, et je crois Que ma mort seulement flattera ses exploits.

SCÈNE II ORESTE, PYLADE, PHŒNIX

PHŒNIX Ah ! Seigneur, qu'un tel nom m'est un réveil funeste ! Qu'il rappelle à mon cœur des malheurs que j'oublie ! Dans quel temps, dans quels lieux, le ciel injuste et triste A-t-il donc résolu de finir votre vie ? Faut-il que toujours, las de vous secourir, Il ne m'offre à vos yeux que pour vous voir mourir ?

ORESTE Non, non, rassurez-vous : le ciel, qui me tourmente, Veut que pour Hermione ici je me présente. Je viens, au nom des Grecs, réclamer son serment. Vous savez qu'autrefois, pour finir la tourmente, Pyrrhus, pour épouser la fille d'Hélène, Promit, le fer en main, de venger sa querelle. Mais aujourd'hui, lassé des vertus d'Andromaque, Il néglige Hermione, et trompe la Grèce. Je viens donc, au nom de tous les rois, mes frères, Lui demander l'effet de ses sermonts si chers.

PHŒNIX Hermione, Seigneur, au moins vous sera-t-elle Favorable en ces lieux, et sensible à votre zèle ? Car enfin, si Pyrrhus maintenant l'offensa, N'est-ce pas à vos soins que le ciel l'a laissée ?

ORESTE Ah ! de tous mes respects son cœur est informé ; Mais qui peut dans le sien pénétrer comme moi ? Moi seul je sais les maux que j'en ai ressentis ; Moi seul je sais combien de pleurs j'ai dépensés. Mais enfin, je le sais, Pyrrhus l'a su flatter : Ses yeux, depuis un an, la pouvaient mériter. Elle l'a vu, Phœnix, toujours ardent, fidèle, Lui prodiguer les noms de maîtresse, de belle, Soupirer à ses pieds, l'admirer, la chercher, Et peut-être à mes yeux elle veut se venger.

PHŒNIX Quoi ! vous pourriez, Seigneur, soupçonner sa tendresse Des mépris d'un ingrat qui la tient en tristesse ? Pyrrhus ne l'aime plus, Seigneur, n'en doutez point : Il aime, il aime ailleurs. J'en ai reçu l'affront. Je l'ai vu, trop sensible à de nouveaux appas, Laisser Hermione au milieu de ses combats. Andromaque obtient de lui tout ce qu'elle désire ; Elle seule en ces lieux commande et fait empire.

ORESTE Andromaque !

PHŒNIX Oui, Seigneur, je vous fais trembler. Cette veuve d'Hector, cette mère fidèle, Dont la haine pour nous devrait être immortelle, Captive, sans espoir, chargée de fers, de pleurs, A trouvé le secret de charmer ses vainqueurs. Elle voit son fils, seul reste de Troie, Entre les bras de ceux qui n'ont point de foi ; Et du sang d'Hector il ne lui reste que La douleur de le voir aux mains de son bourreau. Mais elle-même, hélas ! ignore sa victoire : Elle croit que Pyrrhus déteste sa mémoire ; Et toujours en son cœur gardant un feu caché, Ses yeux, pour lui pleurer, semblent seuls attachés.

ORESTE Ô ciel ! à mes tourments ne soyez pas contraire ! Puisse-t-elle à jamais lui demeurer sévère ! Mais que dis-je, Phœnix ? Moi-même je la plains : Elle est veuve d'Hector, et je suis fils d'Atrée ; Elle a perdu son père, et ses frères, et Troie ; Et moi, j'ai pour aïeux les dieux et pour patrie Argos, et Sparte, et Mycènes, et Messène. Mais l'amour, cher Phœnix, l'amour est le plus fort. Allons : il faut voir Hermione, et sans retard, Lui porter les souhaits de la Grèce et les miens. Peut-être, en ma faveur, ses refus anciens... Allons, Pylade, allons : tout m'y semble facile. Hermione a longtemps disputé contre Achille ; Contre moi, qui suis fils du plus grand des mortels, Elle aura moins de peine à rompre des autels.

Littera