Le Lys dans la vallée (extraits)
Je me trouvais sur la terrasse, entre la maison et la tourelle, attendant Henriette, qui m’avait prié de l’accompagner à la promenade. Elle vint, vêtue d’une robe de percale bleue, à mille raies, garnie de franges, et coiffée d’un de ces chapeaux de paille, dits à la bergère, dont les larges rubans flottaient sur ses épaules. Elle avait à la main un petit parasol de soie rouge, doublé de blanc, qui, relevé sur sa tête, donnait à son visage cette teinte chaude et animée que les peintres aiment. Son corps, souple et cambré, avait des mouvements d’une grâce infinie ; sa taille, prise dans un corset à la mode d’alors, dessinait ces belles lignes serpentines qui commençaient à la tête, passaient par le col et les épaules, s’arrondissaient sur les hanches, et se terminaient par la pointe des pieds, en décrivant des courbes toujours renaissantes. Elle était là, devant moi, dans toute la splendeur de sa beauté, de sa jeunesse, de son bonheur. Jamais je ne l’avais vue si belle. Ses yeux bleus, ordinairement si calmes, étincelaient ; son teint, d’une blancheur de lis, était animé par la marche et par le plaisir secret qu’elle éprouvait à se promener avec moi. Elle souriait, et ce sourire, qui découvrait ses dents d’un émail parfait, avait quelque chose de céleste. Elle était heureuse, et son bonheur me gagnait. Je sentais mon cœur battre à coups pressés ; une joie folle s’emparait de moi. Je ne savais que lui dire ; je la regardais avec une admiration muette.
— Eh bien ! me dit-elle en riant, vous ne me dites rien ? Vous avez l’air d’un homme qui médite un grand projet.
— Je médite, en effet, répondis-je, mais ce n’est pas un projet.
— Quoi donc ?
— Je me demande comment il se fait que vous soyez si belle aujourd’hui.
— Voilà un compliment bien gauche, dit-elle en rougissant légèrement. Mais venez, marchons ; il fait un temps délicieux.
Elle prit mon bras, et nous descendîmes par le petit sentier qui conduisait à la vallée. Le sentier était étroit ; nous marchions l’un près de l’autre, et je sentais le contact de son bras contre le mien. Un frisson délicieux parcourait tout mon être. Le ciel était d’un bleu pur ; le soleil, déjà haut, dorait la cime des arbres ; l’air était tiède et parfumé. Nous traversâmes le petit bois de châtaigniers, et nous arrivâmes sur les bords de l’Indre. La rivière coulait lentement entre ses rives verdoyantes, reflétant dans ses eaux tranquilles le ciel bleu et les saules pleureurs qui se penchaient sur elle. Nous nous assîmes sur un banc de gazon, à l’ombre d’un grand peuplier. Henriette déploya son parasol et le planta en terre auprès d’elle. Nous restâmes quelques instants silencieux, écoutant le murmure de l’eau et le chant des oiseaux. Je contemplais le paysage avec ravissement ; mais mon ravissement était moins dans le spectacle de la nature que dans la présence de celle que j’aimais. Je la regardais à la dérobée ; elle avait les yeux fixés sur la rivière, et semblait absorbée dans une rêverie profonde. Son profil se dessinait pur et grave sur le fond lumineux du ciel ; ses longs cils abaissés ombrageaient ses joues ; ses lèvres, légèrement entrouvertes, laissaient voir un soupir qui s’échappait de sa poitrine. Je me demandais à quoi elle pensait. Était-ce à son mari, absent ? Était-ce à ses enfants ? Était-ce à moi ? Cette dernière pensée me faisait tressaillir de joie et d’espérance. Je me rapprochai d’elle insensiblement.
— À quoi pensez-vous, madame ? lui dis-je enfin, n’y pouvant plus tenir.
Elle tressaillit, comme réveillée en sursaut, et tourna vers moi ses yeux où je vis briller une larme.
— Je pensais, répondit-elle d’une voix douce et mélancolique, que le bonheur est une chose bien fragile, et que ce moment si doux ne reviendra peut-être jamais.
— Pourquoi ne reviendrait-il pas ? m’écriai-je avec feu. Ne sommes-nous pas libres de nous revoir, de nous promener ensemble, de causer comme en ce moment ?
Elle secoua la tête avec tristesse.
— Non, dit-elle, nous ne sommes pas libres. Il y a des devoirs qui nous enchaînent, des barrières que nous ne devons pas franchir. Je suis mariée, Félix ; je suis mère. Mon bonheur n’est pas à moi ; il appartient à ceux que le ciel m’a donnés pour protecteurs et pour enfants. Je ne dois pas l’oublier, et vous ne devez pas l’oublier non plus.
Je sentis un coup de poignard dans le cœur. Son accent était si ferme, si résigné, que toute espérance s’évanouit en moi. Je compris que je l’aimais d’un amour impossible, et que cet amour serait pour moi une source éternelle de souffrances. Je baissai la tête sans répondre, accablé par cette révélation cruelle.
Elle vit mon abattement, et sa main effleura la mienne avec une touchante compassion.
— Soyez raisonnable, mon ami, dit-elle. Aimons-nous comme nous devons nous aimer. Soyez pour moi un frère, un confident, un appui. Je vous donnerai mon amitié, la plus tendre, la plus dévouée des amitiés. Ne me demandez pas ce que je ne puis vous accorder sans crime. Mon cœur saigne en vous parlant ainsi ; mais il le faut. C’est le sacrifice que Dieu exige de nous.
Je saisis sa main et la portai à mes lèvres en y versant des larmes. Elle me laissa faire, puis la retira doucement.
— Allons, dit-elle en se levant, il est temps de rentrer. On pourrait nous voir, et nos longues absences donneraient lieu à des interprétations fâcheuses.
Nous reprîmes en silence le chemin de la maison. La joie avait fui ; un nuage de tristesse s’était étendu sur nos âmes. Le paysage lui-même semblait avoir perdu son éclat. Le soleil me paraissait moins brillant, le chant des oiseaux moins joyeux. J’avais le cœur serré, l’esprit troublé. Je venais d’entrevoir le bonheur, et on me l’avait arraché au moment où je croyais le saisir.
