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Eugénie Grandet (extraits)

Honoré de Balzac 3 min de lecture
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Monsieur Grandet avait acheté, vers 1811, une magnifique propriété, consistant en vignes, prés et fermes, d’une valeur d’environ trois millions. Il habitait une maison sombre, silencieuse, froide, située en haut de la ville, et abritée par les ruines des remparts. Les portes de cette maison étaient en chêne massif, brunes, fendillées, garnies de clous énormes dont les têtes figuraient des flammes. La salle, espèce d’antichambre pavée en dalles blanchies à la craie, était meublée de chaises de paille et d’une table de noyer verni. Sur la cheminée en pierre blanche, ornée d’un vase rempli de fleurs artificielles sous un globe de verre, se trouvait une horrible pendule en écaille incrustée de cuivre. Cette pièce, qui sentait le renfermé, le moisi, le froid, était éclairée par deux fenêtres donnant sur la rue et garnies de rideaux en toile rouge à franges jaunes, maintenus par des cordons de soie. Le parquet, composé de carreaux gris, était frotté par Nanon, la servante, tous les samedis. Enfin, les murs, peints en gris, présentaient des panneaux où se dessinaient des paysages mythologiques. Telle était la salle où se tenait la famille Grandet.

Eugénie, la fille unique, était une grande fille de vingt-trois ans, élevée dans cette maison triste et monotone. Sa vie s’écoulait entre l’église, la promenade sur les remparts et les travaux d’aiguille, sous l’œil sévère de son père. Elle ignorait tout du monde, ne connaissait que les économies, les calculs, les soucis d’argent qui remplissaient l’existence de monsieur Grandet. Sa mère, femme douce et résignée, vivait dans une crainte perpétuelle de son mari. Elle n’avait jamais osé demander un sou pour elle-même ou pour sa fille. L’avarice de Grandet était devenue une passion qui absorbait toutes ses autres affections. Il pesait le sucre, comptait les morceaux de bois, distribuait lui-même la nourriture. Chaque soir, il éteignait les bougies pour économiser la cire.

Un jour d’automne, en 1819, un événement vint troubler cette existence réglée. Charles Grandet, le neveu de Paris, fils du frère de monsieur Grandet, arriva à Saumur. Jeune homme élégant, frivole, habitué au luxe parisien, il apportait avec lui l’éclat d’un monde inconnu pour Eugénie. Son père, ruiné, venait de se suicider et l’envoyait chercher refuge chez son oncle avant de partir aux Indes. Charles, ignorant encore la nouvelle de la mort de son père, était vêtu avec une recherche qui contrastait étrangement avec la simplicité sordide de la maison Grandet. Il portait un habit de voyage en drap fin, une cravate de soie blanche, un gilet brodé. Son arrivée produisit une révolution dans le cœur d’Eugénie. Pour la première fois, elle voyait un jeune homme beau, distingué, dont les manières polies et le langage élégant la troublaient profondément.

Monsieur Grandet, en apprenant la ruine et la mort de son frère, ne pensa qu’à une chose : se débarrasser de Charles au plus vite, sans avoir à dépenser un sou pour lui. Il feignit une tristesse de commande, mais son esprit calculait déjà comment tirer profit de la situation. Il décida d’envoyer son neveu à Nantes pour s’embarquer, après lui avoir fait signer des actes qui le déchargeaient de toute responsabilité. Pendant ce temps, Eugénie, éprise de Charles, commit un acte audacieux. Elle vola dans la cachette de son père quelques pièces d’or – son trésor personnel, composé de louis reçus en cadeaux d’anniversaire – et les offrit à son cousin pour l’aider dans son voyage. Charles, touché par cette générosité, lui donna en gage un petit nécessaire de toilette en or massif qui avait appartenu à sa mère. Cet échange secret scella entre eux une promesse d’amour et de fidélité.

Le lendemain, monsieur Grandet découvrit le vol. Sa fureur fut terrible. Il enferma Eugénie dans sa chambre, ne lui donnant que du pain et de l’eau. Madame Grandet, déjà malade, s’alita et ne se releva plus. La santé de la pauvre femme déclina rapidement sous le choc de cette scène violente. Eugénie, du fond de sa prison, supportait tout avec une résignation stoïque, nourrissant son amour dans le secret de son cœur. Elle ne regrettait pas son acte, car elle avait senti pour la première fois la chaleur d’un sentiment vrai, opposé à la froide aridité de l’existence que lui imposait son père. La pièce d’or, symbole de l’avarice paternelle, était devenue entre ses mains le symbole d’un don absolu.

Littera