romancm2-6emeorphelin

Sans famille

Hector Malot 4 min de lecture
Mode Audio

**Extrait du Chapitre 1 : « Chez mon père adoptif »**

Je suis un enfant trouvé.

Mais jusqu’à huit ans, j’ai cru que, comme tous les autres enfants, j’avais une mère, car, quand je pleurais, il y avait une femme qui me serrait dans ses bras avec tant de tendresse que mes larmes s’arrêtaient de couler.

Je ne quittais jamais la maison où je demeurais avec cette femme que j’appelais maman, sans qu’elle m’accompagnât ou me regardât du seuil de la porte, en agitant la main.

Quand je revenais de l’école, elle me faisait m’asseoir près du feu, si c’était l’hiver, ou sur le pas de la porte, au soleil, si c’était l’été, et elle me donnait une tartine de confiture ou de beurre que je mangeais pendant qu’elle travaillait.

Je lui racontais ce qui s’était passé à l’école ; elle m’écoutait, et elle me répondait par de petits sourires ou de petits hochements de tête qui me disaient toujours qu’elle s’intéressait à mes histoires.

Le soir, avant de m’endormir, elle venait m’embrasser dans mon lit, et, par les nuits froides, elle restait longtemps à réchauffer entre ses mains les miennes.

J’avais des camarades qui étaient battus par leurs parents ou par ceux qui les élevaient ; moi, jamais maman Barberin ne me frappait ; jamais elle ne me grondait.

Aussi l’aimais-je de tout mon cœur, la pauvre femme, et j’étais heureux, bien heureux.

Malheureusement, le bonheur ne devait pas durer.

Un jour de novembre, maman Barberin était assise devant la table, en train de me coudre une veste dans un vieux jupon de laine, lorsque la petite cloche du jardin tinta.

— Qui peut venir ? dit-elle. Va voir, Rémi.

C’était le jardinier du village qui apportait une lettre.

Maman Barberin prit la lettre, la tourna, la retourna, puis enfin elle l’ouvrit après avoir mis ses lunettes.

À peine eut-elle commencé à la lire qu’elle s’écria :

— Oh ! mon Dieu !

— Qu’y a-t-il ? demandai-je, effrayé.

— Ton père…

— Eh bien ?

— Il a eu un accident ; lis.

Elle me tendit la lettre, mais je n’eus pas besoin de la lire ; je la pris et je la lui rendis tout de suite, en disant :

— Tu sais bien que je ne sais pas lire.

Alors elle lut tout haut :

« Madame Barberin,

« Je vous écris pour vous dire que votre mari a eu un grave accident en travaillant sur le chantier de l’église. Une pierre lui est tombée sur la jambe. Il est à l’hôpital. Il voudrait vous voir. Venez vite.

« Salutations respectueuses.

« Le chef de chantier,

« JÉRÔME. »

Il y eut un moment de silence.

— Il faut partir, dit enfin maman Barberin, il faut aller à Paris.

— Oui, fis-je, il le faut.

Mais Paris était loin de notre village, et le voyage coûtait cher. Maman Barberin vendit notre vache, la seule richesse de la maison, pour payer le voyage. Elle me confia à une voisine et partit.

Les jours passèrent, longs et tristes. Enfin, elle revint. Mais elle n’était pas seule. Un homme l’accompagnait, un homme à l’air dur, avec une jambe de bois. C’était Barberin, mon père adoptif.

Il me regarda d’un air mécontent.

— C’est donc le gamin ? grogna-t-il.

— Oui, c’est le petit Rémi, répondit maman Barberin d’une voix douce.

— Il n’a pas l’air fort. Qu’est-ce qu’on va en faire maintenant que je ne peux plus travailler ? Il coûte cher à nourrir.

Un froid me saisit le cœur. Je compris que cet homme ne m’aimait pas et que ma vie tranquille était finie.

Barberin resta à la maison. Il était toujours de mauvaise humeur, se plaignant de sa jambe, de la pauvreté, et me regardant comme si j’étais la cause de tous ses malheurs. Maman Barberin essayait de le calmer, mais elle avait peur de lui.

Un soir, après un repas silencieux, Barberin dit :

— Il faut que je parle sérieusement. On ne peut pas garder cet enfant. Je ne peux plus subvenir à ses besoins. J’ai trouvé une solution.

— Quelle solution ? demanda maman Barberin, pâle.

— Je l’ai loué.

— Loué ? répéta-t-elle, comme si elle ne comprenait pas le sens de ce mot terrible.

— Oui, loué. À un saltimbanque, un montreur de chiens savants et de singes qui passe dans les foires. Il s’appelle Vitalis. Il paiera quarante francs par an, et il prendra l’enfant avec lui. C’est une bouche de moins à nourrir et de l’argent en plus.

Maman Barberin se mit à pleurer doucement. Moi, je me sentis glacé d’effroi. Être loué comme un objet ? Partir avec un inconnu ? Quitter la seule maison que j’avais connue ?

— Non, Jérôme, je t’en supplie, sanglotait maman Barberin.

— C’est décidé, coupa Barberin d’une voix rude. L’homme vient le chercher demain matin.

Cette nuit-là, maman Barberin vint à mon lit plus longtemps que d’habitude. Elle me serra très fort contre elle et me dit des mots doux à l’oreille, des mots que je n’entendais qu’à travers ses larmes. C’était la fin de mon enfance.

Littera