Thérèse Raquin (extraits)
**Contexte :** Thérèse Raquin, jeune femme mélancolique, est mariée à son cousin Camille, homme maladif et égoïste. Ils vivent avec Madame Raquin, la mère de Camille, dans une petite boutique de mercerie à Paris. Laurent, un ancien camarade de Camille, entre dans leur vie. Une passion violente et charnelle naît entre Thérèse et Laurent. Pour s'aimer librement, ils décident de se débarrasser de Camille. L'extrait suivant décrit la scène du meurtre, lors d'une promenade en barque sur la Seine.
**Extrait du Chapitre XII :**
Laurent avait pris les rames. De l'autre bout de la barque, Camille laissait traîner sa main dans l'eau, en buvant des gorgées d'air frais ; il se penchait, à demi couché sur le dos, regardant le ciel. Thérèse était restée immobile, la tête un peu renversée, le menton en l'air.
La barque glissait sans un bruit, sans une secousse. L'eau semblait épaisse et sombre ; on eût dit une mare d'encre. Le courant était très faible ; la nappe avait des tranquillités de lac. Laurent cessa de ramer, laissant dériver l'embarcation.
En face, s'étendait la masse rougeâtre des îles, toute une bande de terre d'un brun violâtre qui coupait le ciel et l'eau. Les rives étaient basses et vagues, comme des lointains de plaines effacées par la nuit. Rien n'avait plus de réalité ; le ciel et l'eau, dans l'horizon, se confondaient en une immensité grise. Il n'y avait plus de détails, plus de contours nets ; tout se noyait dans une teinte uniforme et triste. L'air s'assombrissait, le crépuscule tombait du ciel pâle.
Au milieu de cette désolation, au fond de ce silence et de cette mélancolie, un chant s'éleva, venu de l'autre rive ; c'était une voix humaine, une voix grêle et plaintive qui semblait sortir de l'eau. On ne voyait personne ; la chanson avait des langueurs traînantes, des notes lentes et douloureuses.
Camille se redressa brusquement.
— Écoute, dit-il à Thérèse, entends-tu ? — Oui, répondit-elle avec un léger frisson, on dirait quelqu'un qui pleure.
Laurent, sans répondre, tourna la tête du côté d'où venait le son. À ce moment, la barque s'engageait dans un petit bras de la rivière, entre deux îles. Là, sur la berge de l'une des îles, parmi des troncs d'arbres à demi pourris, était assis un groupe de jeunes filles qui chantaient en chœur. Leurs voix claires traversaient le crépuscule avec une netteté cristalline.
Camille se pencha de nouveau sur l'eau. Laurent avait saisi les rames. Quand la barque fut sortie du petit bras, le chant s'éteignit ; on n'entendit plus qu'un murmure lointain, de plus en plus vague, qui finit par se perdre.
La rivière s'élargissait, devenait sombre. Laurent rama vers le large. Bientôt, il retrouva le courant, et la barque descendit rapidement.
Alors, Camille, qui n'avait plus peur, se mit à causer. Il parlait de son bureau, racontait des histoires de collègues. Thérèse, les yeux fixés sur l'eau, ne répondait pas. Laurent demeurait silencieux.
Le ciel se couvrait peu à peu d'un voile de plomb. Des masses de nuages, d'un gris sale, semblaient suspendues au zénith, immobiles et lourdes. L'air devenait moite et étouffant. Tout était calme, d'un calme écrasant.
Soudain, un coup de tonnerre gronda au loin. Le ciel s'était assombri tout à fait. Les nuages se déchiraient par endroits, laissant voir des déchirures d'un blanc livide. Le vent se leva, soufflant par rafales. En quelques minutes, le ciel devint noir. La barque dansait sur l'eau bouillonnante.
Camille, effrayé, voulut regagner la rive. — Il faut rentrer, cria-t-il, l'orage va éclater.
Laurent ne répondit pas. Il semblait ne pas entendre. Il ramait avec une force terrible, les dents serrées, le corps tendu. Thérèse, très pâle, regardait fixement devant elle, les mains crispées sur le bordage.
La barque filait comme une flèche. Devant eux, les arbres des berges fuyaient, grisâtres et vagues. L'eau était d'un vert sombre, striée d'écume. Le tonnerre grondait plus près. Les premières gouttes de pluie tombèrent, larges et lourdes.
Camille, affolé, se leva et fit un pas vers Laurent. — Laisse-moi ramer, dit-il, je vais plus vite que toi.
Il se pencha pour prendre une rame. À ce moment, la barque tangua. Laurent lâcha ses avirons, se dressa d'un bond, et, de ses deux poings réunis, frappa Camille à la tête, comme avec un marteau.
Camille poussa un cri, chancela, et étendit les bras en avant. Il tomba à la renverse. Laurent se précipita sur lui, le saisit à la gorge, le souleva. Pendant quelques secondes, il le tint ainsi, au-dessus de l'eau noire, puis, d'une poussée brutale, il le lança par-dessus bord.
Le corps fit un plongeon sourd et disparut.
Thérèse s'était levée, les bras raidis, la bouche ouverte pour un cri qui ne sortit pas. Elle resta là, chancelante, les yeux agrandis par l'horreur, regardant le trou où Camille venait de s'engloutir.
Laurent se rassit, impassible. La barque, abandonnée à elle-même, tournoyait lentement. L'orage éclatait. Une pluie torrentielle s'abattit, cinglant les eaux et les visages. Laurent ne bougeait pas. Il regardait l'endroit où Camille avait disparu, comme pour s'assurer que tout était fini.
Puis, il se tourna vers Thérèse. Leurs yeux se rencontrèrent. Ils restèrent un instant face à face, muets, sous l'averse qui les fouettait. Et dans ce silence, dans cette immobilité, il y avait tout l'effroi de leur crime.
