Nana (extraits)
Le théâtre des Variétés était plein. On donnait la première représentation de la Blonde Vénus, une opérette dont tout Paris s’occupait depuis un mois. C’était un soir de grand succès, le public le plus brillant, le plus mêlé qui se pût voir. Dans la salle, un flamboiement de lumière. Les lustres de cristal allumaient des feux sur le velours grenat des fauteuils, sur les dorures, sur les peintures du plafond. La foule, déjà assise, s’impatientait. Des conversations bruissaient, un remous de têtes et de bras agitait les loges. Au parterre, des jeunes gens, le lorgnon aux yeux, se tenaient debout, très corrects dans leurs habits noirs.
Soudain, dans une baignoire de face, une jeune femme parut. Tout de suite, il se fit un mouvement. Elle se penchait, souriante, saluant de la tête. Elle était grande, très forte, avec une gorge superbe, des épaules rondes et grasses qui luisaient dans la clarté crue des lustres. Mais ce qui la rendait extraordinaire, c’était sa chevelure, une extraordinaire chevelure fauve, dorée, rousse, qui lui tombait jusqu’aux reins en une cascade de métal en fusion. Elle avait un visage de poupée, un petit nez, une bouche rouge, des yeux bleus largement fendus, avec des cils très noirs. Et sur cette blancheur de peau, sur cette nudité de déesse, la chevelure flambait comme un manteau de soleil.
« Nana ! Nana ! » murmura-t-on dans la salle.
Elle était la nouvelle étoile, l’idole du moment. Depuis trois mois, Paris ne parlait que d’elle. Fille des faubourgs, élevée dans le ruisseau, elle avait poussé là, avec la soudaineté d’un champignon vénéneux sur un fumier. Et maintenant, elle régnait, elle tenait les hommes à ses pieds. Sa beauté provocante, son rire canaille, son aplomb de fille du peuple qui ne respectait rien, achevaient d’affoler la ville. Dans la baignoire, elle se carrait, étalant sa robe de soie blanche, trop étroite pour sa poitrine opulente. Autour d’elle, des messieurs très corrects, des hommes politiques, des financiers, des fils de famille ruinés, se pressaient, lui offrant des sourires obséquieux. Elle les toisait avec un air de souveraine qui s’ennuie.
La pièce commença. C’était une sottise, mais Nana, dès son entrée en scène, emporta tout. Quand elle parut, vêtue seulement d’un maillot de soie transparent et d’une gaze légère, un frisson courut dans la salle. Elle ne savait ni chanter juste, ni danser avec grâce. Elle avait des gestes gauches, elle oubliait ses répliques. Mais cela n’avait aucune importance. Dès qu’elle se montrait, le public était conquis. Son corps parlait un langage plus direct et plus puissant que tous les vers du monde. Elle avait une façon de lever le bras, de cambrer les reins, qui était une promesse de volupté. Et quand, à la fin du premier acte, dans la scène de la toilette de Vénus, elle se tourna vers le public, les bras ouverts, dans la pleine lumière, une ovation formidable éclata, longue, furieuse, qui faillit faire crouler la maison.
Dans les coulisses, c’était un triomphe. Des hommes en habit noir attendaient, formant une haie. Des bouquets énormes arrivaient, qu’on entassait dans son petit salon. Nana, déjà déshabillée, enveloppée dans un peignoir, recevait, la face ruisselante de sueur, les traits fatigués, mais les yeux brillants d’un orgueil sauvage. Elle tendait ses mains mouillées, elle disait d’une voix enrouée :
« Hein ? ils ont gobé ça !… C’est trop bête, cette machine ! »
Et elle riait, d’un rire goulu, satisfaite d’elle-même, méprisante pour ces milliers d’hommes qu’elle venait de faire hurler de désir. Un de ses admirateurs, un jeune homme pâle aux yeux fiévreux, lui baisait les doigts en balbutiant des compliments. Elle le repoussa doucement :
« Laisse donc, tu m’embêtes… Va, je sais que je suis bien. »
Elle était la pourriture qui montait et qui fermentait, jetée au milieu de ce Paris gorgé d’or et de plaisirs. Elle sortait du peuple, elle apportait avec elle le ferment de destruction des faubourgs, et elle pourrissait l’aristocratie et la haute bourgeoisie simplement en se couchant parmi elles. Son corps était une force de la nature, une arme inconsciente, qui semait la ruine autour d’elle. Et elle souriait, de son beau sourire de chair fraîche, ignorant le sillage de désolation qu’elle laissait derrière son triomphe.
