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L'Assommoir (extraits)

Émile Zola 3 min de lecture
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Gervaise avait attendu Lantier jusqu’à deux heures du matin. Puis, toute frissonnante d’être restée en camisole à l’air vif de la fenêtre, elle s’était assoupie, jetée en travers du lit, fiévreuse, les joues trempées de larmes. Depuis huit jours, au sortir du Veau à deux têtes, où ils mangeaient, il la renvoyait se coucher avec les enfants et ne reparaissait que tard dans la nuit, en racontant qu’il cherchait du travail. Ce soir-là, pendant qu’elle guettait son retour, elle croyait avoir entendu, sous la fenêtre, un rire étouffé et un frottement de savates contre le trottoir ; et, les mains aux vitres, blêmie, elle avait aperçu Lantier, qui rentrait dans le bal du Grand-Balcon, en poussant devant lui la petite Adèle, une brunisseuse du restaurant, où ils dînaient. Elle attendit encore une heure, le visage collé contre la vitre, comprenant qu’il allait finir la nuit chez cette fille, qui demeurait à deux pas, rue des Poissonniers.

À neuf heures, lorsque les enfants, Claude et Étienne, se réveillèrent, elle les fit taire d’un geste nerveux. Ils étaient habillés, ils jouaient sur le carreau, se chamaillant à voix basse. Claude, l’aîné, un garçon de huit ans, gros et sérieux, regardait longuement sa mère, sans rien dire. Étienne, âgé de quatre ans seulement, vint se pendre à la jupe de Gervaise, qui restait immobile, les yeux vagues, devant la fenêtre. Elle le repoussa doucement, et il alla rejoindre son frère, qui s’était assis par terre, tenant entre ses jambes un vieux chapeau de son père, dans lequel il faisait semblant de faire la cuisine. La chambre, au cinquième étage de l’hôtel Boncœur, rue de la Goutte-d’Or, était une grande pièce carrée, meublée d’un lit, d’une commode de noyer, d’une table et de trois chaises. Des vêtements pendaient à des clous. Sur la commode, une cuvette ébréchée servait de lavabo. La misère commençait à entrer par les fentes du plancher, par les lézardes du plafond, une misère honteuse, qui salissait déjà les murs d’une teinte grise, écaillait le papier à fleurs, laissait pendre des lambeaux au-dessus du lit, comme des toiles d’araignée. La pièce avait une odeur de pauvreté, une odeur aigre de vieilles hardes et de vaisselle mal lavée.

Vers dix heures, Gervaise se décida. Elle s’habilla, arrangea ses cheveux devant un petit miroir rond accroché à l’espagnolette de la fenêtre, et dit aux enfants : — Restez là, soyez sages. Si vous êtes sages, je vous rapporterai des bonbons. Elle sortit, ferma la porte à double tour. La rue de la Goutte-d’Or, une rue étroite du quartier de la Chapelle, était déjà pleine de monde. Des ouvriers se hâtaient, des ménagères causaient sur les portes. Gervaise, sans écouter les bonjours qu’on lui adressait, marchait vite, tourna dans la rue des Poissonniers. Elle s’arrêta devant une maison, monta au troisième, sans frapper, poussa une porte. Adèle, la brunisseuse, était encore couchée. Lantier, assis sur le bord du lit, achevait de mettre ses souliers. — Ah ! c’est toi ! cria-t-il. Voilà qui est raide ! Qu’est-ce que tu viens faire ici ? Gervaise, tremblante, avait joint les mains. — Écoute, Auguste, il faut revenir. Tu ne peux pas faire ça… Tu sais bien que je n’ai rien. Qu’est-ce que je vais devenir avec les petits ? — Est-ce que je sais, moi ? répondit-il en haussant les épaules. Ce n’est pas mon affaire. Je suis libre, n’est-ce pas ? Je fais ce qui me plaît. Il se leva, prit sur la commode un peigne et lissa soigneusement ses favoris, devant une petite glace. Adèle, qui s’était mise sur son séant, ricanait. Gervaise s’avança encore. — Reviens, Auguste, je t’en prie… Tu vois bien que ça ne peut pas durer. Pense aux enfants… Reviens tout de suite. Mais il ne répondait plus, occupé à se faire une raie impeccable. Alors, elle éclata en sanglots. — Tu es donc sans cœur ? Tu nous abandonnes pour cette fille… Et l’argent ? Où est l’argent ? Tu as tout bu, bien sûr ! À ces mots, il se tourna, très pâle. — Tais-toi ! Veux-tu te taire ! Si tu n’es pas contente, tu n’as qu’à t’en aller. Je ne te retiens pas. Et il la poussa vers la porte. Elle résista un instant, puis, brisée, elle descendit l’escalier, les jambes molles, tandis que, derrière elle, la porte se refermait avec violence. Dehors, dans la rue, elle marcha au hasard, les yeux aveuglés de larmes. Elle ne savait où aller. La misère, qu’elle sentait venir depuis des mois, était là, maintenant, complète, irrémédiable.

Littera