Jacques le Fataliste (extraits)
CONTEXTE : Jacques et son maître voyagent sans but précis. Leurs dialogues philosophiques sur le destin et la liberté forment le cœur du roman. Dans cet extrait emblématique, Jacques expose sa doctrine du fatalisme à son maître, qui tente de le contredire par la logique.
— Et qui est-ce qui a écrit sur le grand rouleau que vous seriez un jour cocu ? — L’homme s’agite et Dieu le mène, répondit Jacques. C’est une grande ligne qui va d’un pôle à l’autre ; et nous sommes tous attachés par la patte sur cette ligne, avec ce fil dont la longueur est mesurée. Fataliste, je remonte à la cause première de tout, et je dis : « Ce qui est écrit là-haut est écrit. » Le maître lui dit : — Je crois que vous extravaguez. Et si ce qui est écrit là-haut est que vous serez un jour cocu, est-ce qu’il y a quelque chose à faire pour que vous ne le soyez pas ? Dites-moi donc cela, mon philosophe. — Que voulez-vous que je vous dise ? reprit Jacques. Que ce qui est écrit est écrit, et que si le contraire était écrit, ce serait le contraire qui arriverait. Mon capitaine, qui s’y connaissait, disait que toute balle qui partait d’un fusil avait son billet ; et Rabelais, que les aventures de Panurge étaient écrites dans le grand livre du destin, et que s’il ne rencontrait pas une femme qui le voulût pour mari, il n’en rencontrerait jamais. — Je ne sais ce que c’est que votre capitaine et votre Rabelais, répliqua le maître ; mais je sais bien que votre raisonnement ne vaut rien, et que si ce qui est écrit là-haut est que je vous donnerai cent coups de fouet, vous les recevrez. — Cela pourrait bien être, dit Jacques. — Et si ce qui est écrit là-haut est que je ne vous les donnerai pas, je ne vous les donnerai pas non plus ; de sorte que dans tous les cas il est inutile de vous les donner ou de ne vous les donner pas, puisque ce qui est écrit là-haut s’accomplira. Ainsi, Jacques, mon ami, le mieux est de se croiser les bras et de ne rien faire ; ou, si l’on fait quelque chose, de le faire machinalement, en disant : « Il était écrit que je ferais cela. » Jacques ne répondit rien à cela, et le maître crut l’avoir réduit au silence. Mais il se trompait ; Jacques écoutait en lui-même la voix de son capitaine, qui lui disait : « Fais ce que tu voudras, tu feras toujours ce que voudra le grand rouleau. » Et cette voix intérieure le confirmait dans sa doctrine. Le maître reprit : — Jacques, vous dormez ? — Non, monsieur. — À quoi pensez-vous ? — Je pense que vous avez beau parler, et que vous avez beau faire, vous êtes sur le grand rouleau tout comme moi ; et qu’en ce moment il est écrit que vous me parlerez, que je vous répondrai, que je monterai à cheval, que mon cheval bronchera, que je me démetterai l’épaule, que nous rencontrerons une auberge où nous serons forcés de nous arrêter, où je souffrirai des douleurs horribles, où vous vous inquiéterez de moi, où vous ferez venir un chirurgien qui me remettra l’épaule, mais qui me fera souffrir comme un damné… Et tout cela est écrit, monsieur, aussi vrai que vous êtes mon maître et moi votre valet. Le maître se mit à rire. — Et si je vous donnais un bon coup de fouet pour vous apprendre à ne pas prophétiser des malheurs ? — Si cela est écrit là-haut, répondit Jacques, vous me le donnerez ; et si cela n’y est pas écrit, vous ne me le donnerez pas. — Eh bien ! dit le maître en levant son fouet, nous allons voir ce qui est écrit. Mais au moment de frapper, il s’arrêta, et dit : — Ma foi, Jacques, le sort en est jeté ; car il est écrit là-haut que je ne vous frapperai pas aujourd’hui. Jacques sourit intérieurement, et pensa : « Quelque parti qu’il prenne, il prouvera ma doctrine. S’il me frappe, c’était écrit ; s’il ne me frappe pas, c’était écrit aussi. » Ils continuèrent leur chemin en silence, Jacques ruminant ses idées fatales, et le maître un peu confus de n’avoir pu ébranler la conviction de son valet. La nuit les surprit en rase campagne ; l’obscurité devint profonde ; le vent s’éleva et amena un orage terrible. La pluie tombait par torrents. — Malédiction ! s’écria le maître. Voilà ce que c’est que de discourir au lieu de marcher. Nous voilà trempés jusqu’aux os, et nous pourrions bien nous casser le cou dans quelque fondrière. — Monsieur, dit Jacques tranquillement, il était écrit là-haut que nous discourions, que l’orage viendrait, que nous serions trempés, et que nous ne nous casserions pas le cou. Tout est lié dans ce monde : la conversation a amené l’orage, l’orage a amené la pluie, la pluie a amené la boue, et la boue… mais ce qui doit arriver arrivera. — Toujours votre grand rouleau ! grommela le maître. Je voudrais qu’il fût écrit là-haut que cette pluie cessât. — Si cela est écrit, elle cessera ; si cela n’est pas écrit, elle ne cessera pas, répliqua Jacques avec un calme imperturbable. Et effectivement, la pluie ne cessa point. Ils arrivèrent enfin, à travers mille difficultés, à la porte d’une mauvaise auberge, où ils furent obligés de passer la nuit. Jacques avait prophétisé juste : son cheval broncha, il se démit l’épaule, et il souffrit beaucoup. Le maître, en le voyant souffrir, oublia toute leur dispute philosophique, et ne songea qu’à le secourir. — Vous voyez bien, monsieur, lui dit Jacques au milieu de ses douleurs, que tout cela était écrit là-haut. — Je vois, répondit le maître avec humeur, que vous êtes un opiniâtre, et que la souffrance même ne vous guérira pas de votre folie. — C’est qu’il est écrit que je serai opiniâtre, répliqua Jacques en souriant faiblement. Le maître leva les yeux au ciel, et n’ajouta pas un mot.
