Adolphe
CONTEXTE : Adolphe, jeune homme de vingt-deux ans, vient de terminer ses études. Il rencontre Ellénore, une femme de dix ans son aînée, liée depuis longtemps au comte de P***. Par vanité et désir de conquête, Adolphe se lance dans une cour assidue. Contre toute attente, il parvient à séduire Ellénore, qui sacrifie tout pour lui. Mais très vite, Adolphe se sent prisonnier de cette passion qu'il a lui-même provoquée. L'extrait suivant est un moment clé où Adolphe, après avoir obtenu l'amour d'Ellénore, analyse ses sentiments contradictoires et son mal-être.
EXTRATIT (Chapitre IV) :
Je m'étais flatté que je pourrais être heureux auprès d'Ellénore ; je m'étais dit que, dès que je serais sûr de son cœur, je me livrerais sans réserve à l'amour que sans cesse elle m'inspirait. Cet amour avait résisté à l'espoir, il devait être éternel. L'espoir était passé, l'amour restait. Mais je n'étais plus le même. Mon âme, fatiguée de ses propres efforts, avait besoin de repos. Je ne désirais plus rien, parce que je possédais tout. L'inquiétude, cette soif d'un bonheur qui nous échappe, s'était évanouie. Ellénore n'était plus un but ; elle était devenue un lien.
Je commençai donc à me trouver mal à l'aise dans la maison où j'avais passé tant d'heures si douces. Je m'y rendais par habitude, j'en sortais avec empressement. Ellénore s'en aperçut. « Vous êtes changé, me dit-elle ; je ne vous reconnais plus. — Chère Ellénore, lui répondis-je, ne m'accablez pas de reproches. Vous savez si je vous aime. Les circonstances me forcent à des soins divers ; ma vie ne peut se passer tout entière auprès de vous. » Elle se tut ; mais je vis des larmes couler sur ses joues.
Je fus touché de sa douleur ; je revins sur mes pas, je la consolai, je rétractai ce que j'avais dit d'injurieux. Elle se calma, elle sourit, et je me fis horreur de ma dureté. Je sortis cependant, car je ne pouvais supporter plus longtemps cette contrainte. Je me promenai au hasard dans la ville, maudissant mon séjour, Ellénore, moi-même, déplorant ma liberté perdue, et n'osant la reprendre.
Telle fut dès lors ma situation. Ellénore était dévouée, elle se fût jetée au feu pour moi. Je le savais, et cette pensée me rendait plus coupable à mes propres yeux. Je ne pouvais me plaindre d'aucun défaut en elle ; elle n'avait rien changé à sa conduite ; mais précisément parce qu'elle n'avait rien changé, je souffrais. Son amour m'était importun, ses sacrifices m'étaient à charge. Je me reprochais mon ingratitude, et cette idée m'aigrissait encore. Je me disais : « Je suis injuste ; » et je l'étais davantage.
Je cherchais à me justifier par des raisonnements. « Pourquoi, pensais-je, Ellénore attache-t-elle tant de prix à des moments que je lui donne à contre-cœur ? Ne suis-je pas le maître de disposer de mon temps ? » Mais ces raisonnements se heurtaient contre la certitude d'une affection profonde, et contre le remords de la peine que je causais. Ellénore ne me demandait rien avec instance ; elle ne formulait aucune plainte ; mais je voyais dans ses yeux la douleur de mon absence, et dans son accueil la joie de mon retour. J'étais tiré en sens contraire par deux forces irrésistibles : la pitié qui me ramenait, et l'ennui qui m'éloignait.
Un jour, je résolus de rompre. J'arrivai chez Ellénore, déterminé à lui déclarer que nos caractères ne s'accordaient plus, qu'il valait mieux nous séparer avant que l'amertume ne corrompît tous nos souvenirs. Mais elle me parla d'un projet qui devait nous réunir plus intimement encore. Elle avait trouvé le moyen de quitter le comte de P***, de renoncer à la société, de vivre uniquement pour moi. Je fus atterré. Toute ma résolution m'abandonna. Je ne pus que balbutier quelques mots vagues, et je restai, enchaîné par ma propre faiblesse et par la générosité d'Ellénore, plus malheureux que jamais, condamné à jouer éternellement un rôle que je détestais.
