Le Roman de Renart (extraits)
Voici un extrait significatif du Roman de Renart, tiré de la branche « Le Jugement de Renart » où le goupil est convoqué à la cour du roi Noble le lion.
Le roi Noble, le lion, avait fait convoquer tous les barons de son royaume pour tenir sa cour plénière. Il siégeait sur son trône, entouré de ses pairs. Là se trouvaient Ysengrin le loup et dame Hersent son épouse, Brun l’ours, Tibert le chat, Chantecler le coq, Pinte la poule et tant d’autres que l’on ne saurait les nommer tous. Tous portaient plainte contre Renart le goupil, le plus rusé et le plus trompeur des animaux.
Ysengrin se leva le premier, le poil hérissé de colère. « Sire roi, écoutez ma plainte ! Renart, votre vassal félon, m’a joué les plus vilains tours. Il m’a entraîné dans la pêche aux anguilles, m’a fait plonger ma queue dans l’eau glacée, et quand elle fut gelée et prise dans la glace, il m’a abandonné. Les paysans m’ont battu à coups de bâton et j’ai perdu un bon morceau de ma queue ! »
Dame Hersent, son épouse, prit alors la parole, la voix tremblante d’indignation. « Et moi, noble sire, il m’a honteusement trompée ! Sous prétexte de me montrer un trésor, il m’a attirée dans un piège. Ce traître sans foi ni loi mérite le châtiment le plus sévère ! »
Ce fut ensuite au tour de Chantecler le coq de se plaindre, les plumes toutes bouffies. « Sire, Renart est un assassin ! Il a feint d’être mort pour que je m’approche, puis il a bondi sur moi et a emporté plusieurs de mes enfants dans sa gueule. Grâce à un dernier effort, j’ai pu m’échapper de justesse ! »
Pinte la poule gloussa tristement en confirmant les dires de son époux. Brun l’ours, encore endolori, raconta comment Renart l’avait envoyé chercher du miel dans un chêne fendu, où sa tête s’était coincée, le laissant à la merci des bûcherons. Tibert le chat, la patte encore douloureuse, expliqua comment le goupil l’avait poussé à voler des andouilles chez un prêtre, avant de l’abandonner face aux chiens du curé.
Le roi Noble écoutait toutes ces plaintes, le front de plus en plus sévère. La colère grondait en lui. « Par ma crinière ! s’écria-t-il. Ce Renart se moque de la justice et de son roi. Il bafoue toutes les lois de notre cour. Il faut le faire comparaître et le juger selon ses méfaits ! »
Il désigna alors Brun l’ours, le plus fort de ses barons. « Brun, vous irez à Maupertuis, le repaire de Renart, et vous le convoquerez à ma cour. Qu’il vienne sur-le-champ répondre de ses crimes ! »
Brun, fier de cette mission, se mit en route. Après une longue marche, il arriva devant le château de terre et de buissons de Renart. Il cria d’une voix puissante : « Renart ! Ouvre ! C’est Brun, messager du roi. Tu es convoqué à la cour pour répondre de tes trahisons ! »
Renart, qui guettait par une fente, vit l’ours massif. Un sourire malicieux étira son museau. « Cher oncle Brun ! Quel honneur ! Entrez donc, je vous prie. Avant de parler affaires, goûtez donc à la merveille que je garde ici. »
Curieux, Brun entra dans le terrier étroit. « Quelle merveille ? » demanda-t-il.
« Du miel, mon cher ami ! Du miel le plus doux et le plus rare, caché dans le tronc de ce vieux chêne. Le paysan l’y a mis. Mettez votre tête dans cette fente et sentez ce parfum divin ! »
L’ours, gourmand et naïf, fourra sa tête dans la fente du tronc pour humer le miel. Renart, rapide comme l’éclair, retira les coins de bois qui maintenaient l’ouverture. La tête de Brun fut prise au piège, serrée comme dans un étau ! Il beugla de douleur et de rage, tandis que Renart, moqueur, s’enfuyait déjà. « Portez bien mes respects au roi, cher oncle ! » lança-t-il en riant.
C’est ainsi que le premier messager du roi revint bredouille, meurtri et couvert de honte, rendant Renart encore plus coupable aux yeux de la cour assemblée.
