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La Chèvre de Monsieur Seguin

Alphonse Daudet 3 min de lecture
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Monsieur Seguin n’avait jamais eu de bonheur avec ses chèvres. Il les perdait toutes de la même façon : un beau matin, elles cassaient leur corde, s’en allaient dans la montagne, et là-haut le loup les mangeait. Ni les caresses de leur maître, ni la peur du loup, rien ne les retenait. C’était, paraît-il, des chèvres indépendantes, voulant à tout prix le grand air et la liberté.

Le brave M. Seguin, qui ne comprenait rien au caractère de ses bêtes, était consterné. Après avoir perdu six chèvres de cette manière, il résolut d’en prendre une septième, mais cette fois il choisit une toute petite, blanche avec des taches noires, si mignonne qu’on aurait dit une biche. Il la nomma Blanquette.

Blanquette était une chèvre bien sage. Elle se laissait attacher sans se plaindre et ne montrait aucune envie de s’enfuir. M. Seguin était ravi. Il lui avait préparé une belle étable, avec une litière fraîche et une auge toujours pleine. Pourtant, au fond de son cœur, Blanquette rêvait de la grande montagne qu’elle voyait au loin, derrière les barreaux de sa porte. Elle pensait : « Comme on doit être bien là-haut ! Quelle joie de gambader dans la bruyère, sans cette maudite corde au cou ! »

Un jour, elle dit à M. Seguin : « Écoutez, monsieur Seguin, je me languis chez vous ; laissez-moi partir dans la montagne. »

— Ah ! mon Dieu !… Elle aussi ! s’écria M. Seguin, qui en resta stupéfait. Et il lui raconta l’histoire de ses six autres chèvres, mangées par le loup. Mais Blanquette n’avait pas peur. Elle répondit : « Vous avez beau dire, monsieur Seguin, je veux aller dans la montagne. »

Voyant qu’il ne pourrait la retenir, M. Seguin la conduisit dans une étable toute fermée, dont la porte était solidement verrouillée. Hélas ! il oublia la fenêtre. À peine fut-il parti, que la petite chèvre sauta légèrement par la fenêtre et se retrouva dans le pré.

Alors, ce fut un enchantement. L’herbe lui semblait plus haute et plus tendre que dans son enclos. Elle bondissait, elle faisait des cabrioles, elle dévalait les pentes, elle goûtait à toutes les feuilles, elle buvait l’eau fraîche des ruisseaux. Le soleil était doux, le vent sentait bon le thym et la lavande. Elle était libre, enfin libre !

Tout à coup, le vent lui apporta la cloche d’un troupeau qui rentrait au village. Elle eut un petit pincement au cœur en pensant à l’étable de M. Seguin, mais le chant des cigales et la vue de la montagne lui firent vite oublier ce regret. Elle continua sa course folle jusqu’au sommet.

La nuit tomba. Une brume blanche monta de la vallée. Blanquette entendit un hurlement derrière elle. Elle se retourna et vit dans l’ombre deux oreilles courtes, droites, et deux yeux qui brillaient… C’était le loup.

Le loup s’avança, surpris et ravi de trouver une chèvre si téméraire. Blanquette se rappela alors l’histoire des six chèvres, mais elle se dit qu’il valait mieux se battre que de se rendre sans rien faire. Elle baissa la tête et présenta ses cornes. Le loup ricanait, montrant ses grandes dents. La lutte était inégale, mais Blanquette était courageuse. Elle frappa de ses petites cornes, esquiva les crocs du loup, et tint bon toute la nuit.

De temps en temps, elle s’arrêtait pour brouter une touffe d’herbe, sans quitter des yeux son ennemi. Le loup, lui, grattait la terre d’impatience. À l’aube, Blanquette était épuisée. Elle regarda une dernière fois les étoiles qui pâlissaient, puis elle tomba sur l’herbe, où le loup se jeta sur elle et la mangea.

Ainsi finit Blanquette, la septième chèvre de M. Seguin.

Littera